Samedi 6 août.—Du cabinet des Estampes de la Bibliothèque, je vois des gens courir dans la rue Vivienne. Instinctivement je repousse le volume d'images, et dehors aussitôt, je me mets à courir derrière ceux qui courent.
A la Bourse, du haut en bas, ce ne sont que des têtes nues, chapeau en l'air, et dans toutes les bouches une formidable Marseillaise, dont les rafales assourdissantes éteignent à l'intérieur le bourdonnement de la corbeille. Jamais je n'ai vu un enthousiasme pareil. On marche à travers des hommes pâles d'émotion, des bambins sautillants, des femmes aux gestes grisés. Capoul chante cette Marseillaise sur le haut d'un omnibus, place de la Bourse, et sur le boulevard, Marie Sasse la chante debout dans sa voiture, sa voiture presque soulevée par le délire d'un peuple.
Mais la dépêche qui annonce la défaite du prince de Prusse, et la prise de 25000 prisonniers, cette dépêche, dit-on, affichée dans l'intérieur de la Bourse, cette dépêche, que me déclarent avoir lue des gens, au milieu desquels je la cherche dans l'intérieur, cette dépêche que—dans une étrange hallucination—des gens croient voir, en me faisant d'un doigt indicateur: «Tenez, la voilà, là!»… et me montrant au fond un mur où il n'y a rien,—cette affiche, je ne peux la découvrir, la cherchant et la recherchant dans tous les coins de la Bourse.
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Dimanche 7 août.—Un silence effrayant sur le boulevard. Pas une voiture qui roule, dans la villa pas un cri qui annonce de la joie d'enfant, et à l'horizon un Paris, où le bruit semble mort.
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Lundi 8 août.—Je sens moins ma solitude, en ces grandes foules émotionnées, et je m'y traîne toute la journée, fatigué à ne plus pouvoir aller, mais marchant toujours mécaniquement.
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Mercredi 10 août.—Toute la journée, je vis dans la douloureuse émotion de la grande bataille, qui va décider des destinées de la France.
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