Dimanche 6 novembre.—L'armistice est repoussé par les Prussiens. Je crois qu'il n'existe pas, dans l'histoire diplomatique du monde, un document plus féroce que le Mémorandum de M. de Bismarck. Son apitoiement sur les centaines de milliers de Français qui vont mourir de faim: ça ressemble au jésuitisme d'un Attila.

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Lundi 7 novembre.—A déjeuner, ce matin, à la taverne de Lucas, sur l'addition je trouve ma serviette, marquée 15 centimes. La blanchisserie est, à ce qu'il paraît, en désarroi, par la rentrée dans Paris des blanchisseurs de Boulogne, de Neuilly, etc., et encore à la suite de la réquisition de la potasse et des autres matières par le gouvernement, pour la confection de la poudre.

Je vais faire visite à Victor Hugo, pour le remercier de la sympathique lettre, que l'illustre maître a bien voulu m'écrire, lors de la mort de mon frère.

C'est à l'avenue Frochot—chez Meurice, je crois. On me fait attendre dans une salle à manger, où sont les restes d'un déjeuner, servi dans un bric-à-brac de verreries et de porcelaines.

Je suis introduit dans un petit salon, au plafond et aux murs recouverts de vieilles tapisseries. Il y a deux femmes en noir, au coin de la cheminée, dont on voit vaguement les traits à contre-jour. Autour du poète, à demi couchés sur un divan, des amis, parmi lesquels je reconnais Vacquerie. Dans un coin, le gras fils de Victor Hugo, en costume de garde national, fait jouer sur un tabouret, avec des dames, un petit enfant, aux cheveux blonds, à la ceinture rouge.

Hugo, après m'avoir donné la main, est venu se replacer devant la cheminée. Dans la pénombre de l'antiquaillerie meublante, sous ce jour d'automne, assombri par la vétusté des couleurs des murs, et tout bleuissant de la fumée des cigares, au milieu de ce décor d'un autre temps, où tout est un peu effacé, incertain, les choses comme les figures, la tête d'Hugo, en pleine lumière, se trouve dans son cadre, et a grand air. Il est dans ses cheveux, de belles mèches blanches révoltées, comme il y en a sur la tête des prophètes de Michel-Ange, et sur sa figure une placidité singulière, une placidité presque extatique. Oui, de l'extatisme, mais où, de temps en temps, il y a des éveils, presque aussitôt éteints, d'un œil noir, noir, noir.

Comme je lui demande s'il se retrouve, à Paris, il me dit à peu près ceci: «Oui, j'aime le Paris actuel, je n'aurais pas voulu voir le bois de Boulogne, dans son temps de voitures, de calèches, de landaus, il me plaît maintenant qu'il est une fondrière, une ruine… c'est beau, c'est grand! Ne croyez pas cependant que je condamne tout ce qui a été fait à Paris. Je suis le premier à reconnaître l'intelligente restauration de Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-Chapelle, et incontestablement on a élevé de belles maisons neuves…» Et sur ce que je lui dis, que le Parisien se trouve dépaysé dans ce Paris qui n'est plus parisien, il me répond: «Oui, c'est vrai, c'est un Paris anglaisé, mais qui possède, Dieu merci, pour ne pas ressembler à Londres, deux choses: la beauté comparative de son climat, et l'absence du charbon de terre. Pour moi, quant à mon goût personnel, je suis comme vous, j'aime mieux nos vieilles rues…» Quelqu'un ayant prononcé le mot de «grandes artères». «C'est vrai, jette-t-il au divan, ce gouvernement n'avait rien fait pour la défense contre les étrangers, tout avait été fait pour la défense contre la population!»

Hugo vient s'asseoir à côté de moi, et m'entretient de mes livres, qu'il veut bien me dire avoir été des distractions de son exil. Il ajoute: «Vous avez créé des types, c'est une puissance que n'ont pas toujours les gens de très grand talent!» Puis, me parlant de mon isolement sur cette terre, qu'il compare au sien, lorsqu'il était là-bas, il me prêche le travail pour y échapper, me berce d'une espèce de collaboration avec celui qui n'est plus, finissant par cette phrase: «Pour moi, je crois à la présence des morts, je les appelle les invisibles

Dans le salon, le découragement est complet. Même ceux qui envoient des articles de vaillance au RAPPEL, avouent tout haut leur peu de confiance dans la possibilité de la défense. Hugo dit: «Nous nous relèverons un jour. Nous ne devons pas périr. Le monde ne peut subir l'abominable germanisme. Il y aura une revanche dans quatre ou cinq ans!»