Victor Hugo, dans cette visite, se montre aimable, simple, bonhomme, pas le moins du monde grandiloque ou sibyllin. Sa grande personnalité ne se fait sentir que dans de délicats sous-entendus, comme lorsqu'il parle des embellissements de Paris, et qu'il cite Notre-Dame. On lui est reconnaissant de sa politesse, un peu froide, un peu hautaine, mais qu'on aime à rencontrer dans ce temps d'effusions banales, où les grandes célébrités vous reçoivent, à la première entrevue, avec un: «Tiens, c'est toi, ma vieille!»

La curieuse transformation des commerces du moment…. Les chapeliers tentent le collectionneur militaire, avec le casque classique prussien, dit paratonnerre, avec le casque chocolat d'un Bavarois ramassé à Châtillon. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des couvre-képis en toile cirée. Les officines de Paris pour les courses, actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de siège: on y expose des revolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour bastions, des tire-douilles pour fusils à tabatière, des tasses à filtre, etc.

Une boucherie de la rue Neuve-des-Petits-Champs a changé son nom en HIPPOPHAGIE, et étale, dans le flamboiement du gaz, un écorché élégant, au péritoine découpé en festons et en dentelles, un écorché tout enguirlandé de feuillages et de roses: un écorché qui est un âne.

* * * * *

Mardi 8 novembre.—Une foire aux légumes, le long de l'avenue de Clichy, depuis la statue du maréchal Moncey jusqu'à la porte du rempart, avec tout son petit monde de mioches vendeurs: de petits ébouriffés, dont le pan de chemise passe à travers la charpagne sur laquelle ils sont assis, de petites encapuchonnées qui ont trois navets devant elles. Dans ce gigantesque étalage de verdure, glissent, coulent, se répandent les étalages d'autres commerces: de vieux pantalons, des morceaux de tuyaux de poêle, des abat-jour, des peintures à l'huile de maisons de campagne par des propriétaires amateurs, des tableaux de mâchoires, qui s'ouvrent et se referment, achetés à la faillite d'un dentiste.

Je passe le pont-levis. Le soleil fondu dans le brouillard fait ressembler le ciel à une fumée d'incendie, et derrière moi, les grandes lignes des fortifications, dégagées de toute construction, apparaissent comme des falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de douaniers.

Toutes les maisons abandonnées, gardent des écriteaux de location, ô ironie! Dans ces maisons fermées et vides, une fenêtre devenue un atelier de choumaques, de rapetasseurs de chaussures humaines; une autre fenêtre, tout encombrée de viande de cheval, de boudin de cheval, de tripes de cheval, d'où se détache de la cheminée flambante une mégère horrible, qui vend par la baie ouverte, aux soldats de la ligne, quelque chose sans nom et qui pue.

On traverse, tous les cent pas, des barricades, et alors des rencontres sur la route d'hommes et de femmes, portant, tous à la main, quelque chose, ne fût-ce qu'un bout de planche arrachée; des rencontres d'affreux gamins, culottés de la mise bas d'un pioupiou, et coiffés jusqu'aux yeux du bonnet de police impérial; des rencontres de figures de misère qui donnent froid; des rencontres de vieilles haillonneuses, dont la clef rouillée de leur taudis, leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois.

Passé l'église de Clichy, me voici au milieu de jardins de maraîchers, n'ayant plus de palissades, d'appentis, où toutes les lattes à la hauteur de la main ont été arrachées, entre des pieux qui sont tout ce qui reste des toits de planches qu'ils soutenaient.

Cette dévastation a pour horizon des squelettes de grands peupliers détachés dans le ciel, sur une nuée rose autour d'un soleil cerise, au milieu de ramures ressemblant aux arborisations d'une agate.