La route continue, continue, continue, pour cesser tout à coup, comme si le paysage était coupé net, entre une usine lézardée, étayée par des poutrelles, et un restaurant en planches peintes couleur de brique, et où se lit: ÉCOLE DE NATATION DU PONT.

Là, la vue s'arrête devant un grand brouillard jaune, s'élevant de la
Seine qu'on ne voit pas, et dont se détache une sentinelle, qui vous crie:
«On ne passe pas!»

Je prends à droite un chemin noir de charbon de terre, et je flâne sous des arbres rabougris de vergers, où des hommes lèvent des carrés de gazon, qu'ils chargent sur des charrettes. Dans les terrains vagues, au delà, semblables à des bataillons de petits soldats de plomb, des gardes nationaux exécutent des marches et des contre-marches. De tous côtés, au-dessus des clôtures, des képis et des baïonnettes de sentinelles; de tous côtés, des murs percés de trous meurtriers, laissant passer de petits morceaux de ciel; et tout au loin, par un sentier qui chemine entre des pans de murailles, glissées à terre, se traîne lentement une vieille femme, accablée sous le poids du bois qu'elle porte, comme une fourmi sous un fétu.

A la recherche de la Seine, je prends un chemin contournant des usines, des fabriques silencieuses et noirâtres, de ce ton des choses éternellement enveloppées de fumée, et parmi lesquelles une seule a un grondement, avec jet de vapeur par un soupirail de cave. J'arrive enfin à une amidonnerie, dont je vois, par le battant de la grande porte, des hommes abattre des grands arbres, et j'ai devant moi une redoute qui a des embrasures pour trois canons, et la Seine, comme Corot pourrait la peindre, à la fin d'une journée d'hiver.

Toujours un ciel rose, et les maisons serrées de l'autre rive de la Seine, pareilles à des blancs de dominos, dans les masses violettes des arbres, et l'eau jaune avec un reflet du ciel qui la saumone, et l'île en face, complètement rasée, avec un peu de bleuâtre dans la forêt de rejets de ses broussailles.

D'un côté, le pont du chemin de fer d'Asnières, un fil noir dans l'air, de l'autre le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tombé dans l'eau.

Sur la route dévastée, sous ce ciel fantastique, dans ce paysage aux couleurs, qui ne sont pas les couleurs d'un jour réel, mais des couleurs, qui semblent des colorations d'opale, vues au crépuscule, la prostitution se promène beaucoup.

Il y a de la fille à soldat de toutes les catégories, et je marche derrière une créature, à laquelle un jeune lignard donne le bras. Elle est en cheveux, les cheveux tignonnés en couronne ou plutôt en moule de pâtisserie, au haut de la tête. Elle porte une robe de laine noire à longue queue, dont la taille est sous les seins, avec une pèlerine à la ruche qui lui remonte sur les épaules. Elle a un foulard blanc au col, et un panier de paille noire à la main.

C'est la toilette distinguée de la fille de maison, à l'usage des militaires, en l'an de grâce 1870.

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