Mercredi 9 novembre.—Ce soir, je me cogne contre Nefftzer, qui m'emmène boire un verre d'aff-aff chez Frontin. Nous descendons dans la cave, hantée par les démocrates. Nefftzer a déjà l'animation, l'expansion de quelques chopes, et son rire de la Souabe est formidable.

Sur un mot que je dis de Victor Hugo, le voici à se débonder sur l'homme, qu'il a beaucoup pratiqué à la Conciergerie, du temps qu'Hugo venait, tous les jours, dîner avec ses fils et Vacquerie. Il me parle de sa complète inconscience en fait de nourriture: «Proudhon, dit-il, et un autre de mes amis, s'étaient rationnés à des dîners qui coûtaient dix sous. Notez que pour ces dix sous, on avait trois plats; mais quels plats! On avait du vin, mais quel vin! Moi je fais la distinction des bonnes et des mauvaises choses, mais je me résigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle, un jour, où il était en retard, et où nous ne l'attendions plus. Nos restes avaient été jetés dans un coin: un infâme arlequin, un mélange de choses, comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir… Eh bien, Hugo s'est jeté là-dessus. Nous le regardions avec stupéfaction… et vous savez qu'il mange comme Polyphème.»

«Très amusant, alors Hugo, c'était au moment de l'élection du Président, j'occupais la meilleure chambre, la chambre arrangée pour Beauvallon. On se tenait chez moi. Hugo venait y caresser de paroles Proudhon, mais au fond, Proudhon avait pour lui le mépris qu'il aurait eu pour un musicien.»

«Ma chambre là, ça servait à tout. Un jour il y eut un fort dîner. Crémieux avait apporté du vin de Constance, qu'il tenait de Rothschild, en qualité de juif. Mme Hugo se mit à parler, à parler un peu trop, je n'oublierai jamais le regard impossible à rendre, par lequel Hugo l'a tout à coup foudroyée, l'a réduite au silence.»

«Autrefois, quand Hugo venait à LA PRESSE, je ne le reconnaissais jamais à première vue: l'idée que j'avais du grand poète ne concordait pas, dans le premier moment, avec le monsieur que j'avais sous les yeux!… Oui, figurez-vous l'aspect d'un fricoteur, d'un étudiant de trentième année… il n'était pas soigné… et puis sa manie de porter des sous-de-pied étroits, et des pantalons gris-perle, remplis de taches, avec toujours un habit noir.»

«Quand je l'ai revu en Belgique, c'était un autre homme, on aurait dit un vieux capitaine de cavalerie… Mais, il faut le reconnaître, qu'il s'agisse de l'ancien ou du nouvel Hugo, il a toujours eu une séduction dans l'accueil, une grâce de politesse charmante… Je me rappelle que quand nous allions chez lui, avec nos femmes, il n'en laissait pas partir une, sans lui mettre sur le dos son châle ou sa capeline. Chez un autre, c'eût été ridicule: chez lui, c'était si bien fait!»

Il est dix heures et demie, et selon l'ordonnance de la Défense nationale, un garçon éteint le gaz, et apporte une chandelle sur la table. Le sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafés souterrains, où j'ai soupé à Berlin.

Alors la pensée et la parole de Nefftzer montant et s'élevant, il reprend: «Moi je suis germain, complètement germain, je défends seulement la France par devoir, mais je ne m'abuse pas… Le jour n'est peut-être pas loin, où vous reverrez une République phocéenne, un grand-duché d'Aquitaine, un grand-duché de Bretagne… C'est la Saint-Barthélemy, soyez-en persuadés, qui amène, en ce moment, la fin de la France… si la France était devenue protestante, c'eût été à tout jamais la grande nation de l'Europe… Voyez-vous, dans les pays protestants, il y a une gradation entre la philosophie des classes supérieures et le libre examen des classes inférieures… en France, entre le scepticisme du haut et l'idolâtrie du bas, il y a un trou, un abîme… croyez que c'est cela qui tue la France.»

Dans le café devenu obscur, envahi par les ténèbres, de cette grosse face jordanesque, rougeoyante sous la lumière crue de la chandelle, qui en fait saillir la chair épaisse et verruqueuse, de ce baragouin, par moments, incompréhensible, de cette parole rétive, qui sort comme d'éructations, s'échappent des pensées pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes, presque de génie.

Il finit, en déclarant tout haut, que M. de Bismark est le premier des hommes d'État de tous les temps, se demandant toutefois, s'il eût fait de si grandes choses, ayant rencontré les difficultés et les circonstances contraires, que trouva Pitt.