Et il se fait rapporter de l'ale et du porter, disant que c'est à la bière qu'il doit son sommeil de toutes les nuits.

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_Jeudi 10 novembre.—C'est général, comme dans ces temps-ci, tout le monde que je vois, a un besoin instant de tranquillité d'âme, de repos d'esprit, de fuite de Paris. Tous disent: «Aussitôt ce que ça va être fini, je pars» et l'on désigne un coin de France, un morceau de campagne vague, où loin de Paris et de tout ce qui le rappelle, l'on pourra, de longues heures, ne plus penser, ne plus réfléchir, ne plus se souvenir.

Il se pourrait bien que ce grand 89, que personne, même parmi ses adversaires, n'aborde dans un livre, qu'avec toutes sortes de salamalecs, ait été moins providentiel pour les destinées de la France qu'on ne l'a supposé jusqu'ici. Peut-être va-t-on s'apercevoir que, depuis cette date, notre existence n'a été qu'une suite de hauts et de bas, une suite de raccommodages de l'ordre social, forcé de demander à chaque génération un nouveau sauveur. Au fond, la Révolution française a tué la discipline de la nation, a tué l'abnégation de l'individu, entretenues par la religion et quelques autres sentiments idéaux. Et ce qui avait survécu de ces sentiments idéaux, notre premier sauveur, Louis-Philippe l'a achevé avec la phrase de son premier ministre: «Enrichissez-vous»; et notre second sauveur, Napoléon III, avec son exemple et celui de sa cour, qui disait: «Jouissez.» Puis, quand toutes les religions désintéressées des âmes étaient mortes, on faisait, par le suffrage universel, du vote destructif et désorganisateur du bas de notre société, la véritable souveraineté française.

89 eût pu inaugurer le gouvernement d'un autre peuple, d'un peuple aimant sérieusement la liberté et l'égalité, d'un peuple instruit, jugeur, de libre examen, mais pour le tempérament sceptique, blagueur et gogo de la France, 89 me semble destiné à devenir le régime mortel.

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Vendredi 11 novembre.—Le blessé est en faveur. Je vois, passant le long du boulevard Montmorency, une dame promener, dans sa voiture découverte, un blessé en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour lui, elle remonte à chaque instant la fourrure sur ses jambes; des mains de mère et d'épouse se promènent, le temps entier de la promenade, sur sa personne.

Le blessé est devenu un objet de mode. Il est pour d'autres un objet d'utilité, un paratonnerre. Il défend votre immeuble de l'invasion des populations suburbaines; il vous sauve, dans l'avenir, de l'incendie, du pillage, de la réquisition prussienne. Quelqu'un me racontait qu'une personne de sa connaissance avait monté une ambulance—huit lits, deux sœurs, et charpie, et bandes, et tout l'et caetera pour les pansements—rien n'y manquait. Malgré cela, aucun blessé ne pointait à l'horizon. L'homme de l'ambulance restait plein d'inquiétude pour son immeuble. Que fit-il, il alla à une ambulance, favorisée de blessés, et versa 3000 francs, oui 3000 francs, pour qu'on lui en cédât un.

Je désire vivement la paix, je désire bien égoïstement qu'il ne tombe pas d'obus dans ma maison et mes bibelots, et cependant je marchais triste, comme la mort, le long des fortifications. Je regardais tous ces travaux qui ne devaient pas protester contre la victoire allemande, je sentais à l'attitude des ouvriers, des gardes nationaux, des soldats, à ce que l'âme des gens confesse d'eux, autour d'eux, je sentais que la paix était signée d'avance, et telle que l'exigerait M. de Bismarck, et je souffrais bêtement comme d'une déception, d'une désillusion sur le compte d'un être aimé! Quelqu'un me disait, ce soir: «Les gardes nationaux, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas? La ligne lèvera la crosse en l'air. La mobile tiendra un petit peu. Les marins tireront sans conviction. Voilà comme on se battra si on se bat.»

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