Samedi 12 novembre.—Que la postérité ne s'avise pas d'en conter aux générations futures, sur l'héroïsme du Parisien en 1870. Tout son héroïsme aura consisté à manger du beurre fort dans ses haricots, et du rosbif de cheval au lieu de bœuf, et cela sans trop s'en apercevoir: le Parisien n'ayant guère le discernement de ce qu'il mange.

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Dimanche 13 novembre.—Au milieu de tout ce qui resserre et menace la vie, dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait presque aimer: c'est l'émotion. Passer sous ces coups de canon, se risquer au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd'hui la flamme sortir des maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d'une guerre vous entourant, vous touchant presque, frôler le danger, être toujours le cœur un peu battant vite: cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini, qu'il succédera, à cette jouissance fiévreuse, de l'ennui bien plat, bien plat, bien plat.

… Ce soir, dans la sonorité d'une nuit de gelée, s'entend sur tout le rempart, à chaque instant répété, en sa mélopée saisissante: «Sentinelles, prenez garde à vous!» dans le bruit continu de coups de canon, pareils à des fracas et des écroulements de foudre en des montagnes lointaines.

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Lundi 14 novembre.—Me promenant dans la ruine du bois de Boulogne, j'ai la curiosité de voir les maisons du Parc des Princes.

Toutes ont été abandonnées par les propriétaires, et les jolis jardins sont émaillés de pioupious, et dans la verdure des arbres verts, le rouge garance contraste avec la blancheur des marbres de l'habitation de la Tourbey, que j'ai dû acheter… Je pousse devant moi, et vais à l'aventure, à travers les terrains vagues qui commencent la campagne de la banlieue. Ce ne sont que maisons, à la grille laissée grande ouverte par la visite d'un franc-tireur; maisons aux carreaux cassés, d'où volettent, au dehors, des lambeaux de petits rideaux, tout grippés par la pluie. Ici, pendent sur le trou d'une porte absente, les brindilles d'une plante grimpante; là, le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie délaissée.

Mais parmi ces bâtisses, il en est une qui me parle, je ne sais pourquoi. Une bâtisse fabriquée avec des démolitions de toutes les sortes et de toutes les époques, une bâtisse où l'on sent qu'un étrange et cocasse Parisien, après en avoir été l'architecte, y a pris ses invalides. Je pénètre dans la cour, toute encombrée de choses hétéroclites, parmi lesquelles je distingue une baignoire d'enfant, et un immense chapeau de paille: un chapeau de philosophe champêtre, un chapeau d'inventeur. Une moitié de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pièce du rez-de-chaussée. Les meubles sont en marmelade, un buffet, éventré, n'a plus des panneaux qui le fermaient que des filandres de bois, pendant comme des ficelles.

Chose surprenante! au milieu de la dévastation qui a fait rage en ce pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule restée intacte, est posé à plat, entr'ouvert, un vieux livre à tranche rouge, le livre tel qu'il a été laissé par le propriétaire, après sa dernière lecture.

Le ciel est gris de gros nuages qui semblent des tourbillons de cendre, les coteaux de Saint-Cloud sont d'un bleu noirâtre, et la ruine du château paraît déjà une ruine de cent ans. Cela, au milieu des fumées rousses de quatre ou cinq incendies autour de l'église, je le regarde, par dessus les blancheurs des tombes d'un cimetière, dont le mur, déchaperonné, a été converti en barricade et garni de sacs de terre, tandis que les rafales de vent font claquer les persiennes de fenêtres ouvertes des maisons désertes. J'ai un âpre, presque un cruel plaisir, à me promener dans cette désolation, dans cette mort des choses, à travers une bise qui vous remplit les yeux de larmes.