Samedi 26 novembre.—Aujourd'hui, c'est le dernier jour des portes ouvertes. Demain, Paris finit aux remparts, et le bois de Boulogne ne sera plus parisien.

Je veux, avant qu'il ne disparaisse, peut-être, m'y promener toute la journée, et me voici ce matin, dans le chemin tournant, surmonté de l'homme à la lunette, jetant aux passants: «Qui veut voir les Prussiens, on les voit très bien, messieurs, rendez-vous compte?» A tout moment il faut sauter des grands fossés, des remblais garnis de fascines… La porte du Pré Catelan est ouverte, des canons sont rangés sur sa pelouse, et les artilleurs font signe de passer au large. Du Pré Catelan, je pousse au Jardin d'Acclimatation, par ce joli chemin côtoyant un ruisseau sous des arbres verts. Là, une bande d'enfants, de femmes, brise, casse ces pauvres arbres, qui restent, après leur passage, avec des arrachis blancs, des branches pendantes à terre, des tortils de bois révolté: un saccagement qui dévoile l'amour de la destruction de la population parisienne. Un vieil homme de la campagne qui passe par là, et qui aime les arbres, comme la vieillesse, lève les yeux au ciel, douloureusement.

Dans la dévastation générale, la grande île seule, préservée par l'eau qui l'entoure, garde intacte et sans blessures, ses arbres, ses arbrisseaux, sa propreté anglaise. Au bord du lac, près de ce bord si couru, se promène seul, un long prêtre maigre, lisant son bréviaire.

Je me hâte pour l'heure de cinq heures, pour l'heure de la rentrée.

La pelouse, qui va de la butte Mortemart à la porte de Boulogne, est toute couverte de mobiles, qui vont y camper la nuit. C'est pittoresque, toute cette multitude bleuâtre, toutes ces petites tentes blanches, soldats et tentes se dégradant jusqu'en bas, en homuncules et en petits carrés microscopiques, au milieu de fumées de popotes, qui font un vrai nuage à l'horizon, et d'où se détachent les grands arbres des côtés, avec des tournures d'arbres de portants de coulisses, et où perce, tout au fond, un rien de l'architecture de Saint-Cloud, lumineusement diffuse, comme un édifice d'apothéose, au moment de la tombée de la toile.

Cinq heures sonnent. On se presse. On se bouscule. Il y a un encombrement de caissons d'artillerie. Un pauvre vieil homme prend peur, à côté de moi, sur le pont-levis, et tombe dans le fossé. Je le vois remonter sur les épaules de quatre hommes, inerte; la tête bringue-ballante. Il s'est cassé la colonne vertébrale.

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Lundi 28 novembre.—Cette nuit je suis réveillé par la canonnade. Je monte dans une chambre d'en haut.

En le ciel sans étoiles, coupé par les ramures des grands arbres, c'est une succession, depuis le fort de Bicêtre jusqu'au fort d'Issy, dans toute l'étendue de cette grande ligne hémicyclaire, c'est une succession de petits points de feu, s'allumant comme des becs de gaz, suivis de retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence de la nuit: ça remue… Au bout de quelque temps, des hurlements de chiens se sont joints aux bronzes tonnants; des voix peureuses de gens réveillés se sont mises à chuchoter; des coqs ont lancé leurs notes claires. Puis canons, chiens, coqs, hommes et femmes, tout est rentré dans le silence, et mon oreille, tendue au dehors de la fenêtre, n'a plus perçu, au loin, tout au loin, qu'un bruit de fusillade,—ressemblant au bruit mat que fait une rame, en touchant le bois du bateau.

L'étrange rassemblement aujourd'hui, que la composition d'un omnibus! que d'hommes de guerre de toutes les espèces et de toutes les façons! Je suis à côté d'un aumônier du Midi, aux yeux à la fois vifs et doux, qui me dit que depuis la fermeture des portes, le moral de l'armée et de la mobile est complètement changé, que le découragement et la démoralisation étaient à tout moment apportés par les maraudeurs et les filles, allant des Français aux Prussiens, et des Prussiens revenant aux Français, mais qu'aujourd'hui ils ont confiance, qu'ils sont disposés à bien se battre.