Je traverse le Luxembourg. Près du grand bassin se voit une voiture chargée de tonneaux, et à la margelle de pierre, un rassemblement de gens en manches de chemise, et d'enfants penchés sur l'eau. Je m'approche. Des hommes agenouillés tirent une immense seine, dont les lièges frôlent les cygnes, qui s'élèvent sur l'eau, en ébats effarouchés et en demi-envolées colères. On pêche le bassin pour nourrir Paris, et bientôt apparaît, au fond du filet, à la surface de l'eau clapotante, des carpes et de monstrueux cyprins, qu'on porte dans les tonneaux de la voiture attelée.

En face du bal Bullier, et masquant la décoration orientale de sa porte, sur laquelle est écrit: Ambulance, succursale du Val-de-Grâce, stationne une immense charrette, d'où un homme lance dans l'intérieur des matelas, comme on jette des bottes de foin…

Le boulevard Montparnasse est sillonné de canons et de caissons, qui rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, ayant des figures de province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnées. Au milieu d'elles, une vieille édentée, dont le menton est plus saillant que le nez, et toute pareille à la sculpture en buis d'une marotte d'un Roi des Fous, que j'ai vue dans une vente, semble promener une folie agitée.

Sur le boulevard d'Enfer, à de maigres arbres, écorcés jusqu'à cinq ou six pieds, sont attachés des chevaux, des ânes, et derrière ces rosses, se tient une population finaude et rougeaude, le fouet passé autour du cou. Maquignons octogénaires et maquignons adolescents: c'est une tourbe, où se mêlent et se marient tous les types des vendeurs et courtiers de chevaux: le vieux Normand avec son bonnet de coton à raies bleues et son collier de barbe blanche; le berger au chapeau rond, au col nu, au sarrau sur lequel passe une grande corde en bandoulière; ceux-ci, les richards, avec leurs bonnets aux oreilles de laine noire frisée, leurs favoris carrés, leur foulard rouge noué autour du cou; ceux-là, des jockeys en disponibilité, avec le long gilet à manches, et le cache-nez de laine écossaise; puis sous des casquettes aplaties, couvrant l'occiput, toute une population de jeunes voyous retors et madrés, à la frimousse de vieux diplomates.

Une grande fillette, à l'œil impudique et au madras placé en haut de cheveux rêches, m'offre, pour 350 francs, un âne qui m'a tout l'air d'un âne de Montmorency.

C'est l'avenue du marché aux chevaux—le Poissy du Paris du jour—et j'entre dans le vrai marché, où les chevaux sont tellement affamés, qu'ils mangent le bois de la traverse, dans laquelle est fixé leur licol, s'efforçant, les pauvres bêtes, de ramasser à terre la sciure que leurs dents ont faite.

On les amène sur un pont-balance, devant lequel est agenouillé, sur un sac, le soldat de ligne qui les pèse. On voit des mains se promener sur leurs flancs, on entend des paroles dont on ne comprend pas le sens, dites par des figures pleines de sourires malicieux, et de clignements d'yeux diaboliques,—bourse mystérieuse, entre ces hommes tout rubiconds de coups de soleil, et qui ne dure qu'un instant. Le marché est conclu.

Le cheval est amené dans un coin, où un petit homme rabougri abaisse la poignée de fer d'un soufflet, maintenant rouge du charbon de terre allumé, et passe, à une espèce de monsieur en chapeau à haute forme, un fer qu'il tire du feu, et que celui-ci applique sur la fesse du cheval, toute fumante. Alors un autre homme en bonnet de laine, aux grandes bottes à entonnoir, un paletot passé sur sa blouse, fait très artistiquement, avec de grands ciseaux, deux ou trois tailles dans le poil du poitrail: des marques symboliques.

Après quoi, c'est de la viande de boucherie, qui a reçu son passeport pour l'abattoir.

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