Mardi 29 novembre.—La viande salée, délivrée par le gouvernement, est indessalable, immangeable. J'en suis réduit à couper le cou à une de mes dernières petites poules, avec un sabre japonais. Ça a été abominable, cette pauvre petite poule voletant, un moment, dans le jardin, sans tête.

Aujourd'hui, c'est chez tous un recueillement concentré. Dans les voitures publiques, personne ne parle, tout le monde s'enferme en lui-même, et les femmes du peuple ont comme un regard d'aveugle, pour ce qui se passe autour d'elle.

La Seine est couverte de mouches qui chauffent, pavoisées du drapeau des ambulances, et toutes prêtes à aller chercher des blessés.

Au Champ-de-Mars, défilent de petites voitures de l'ambulance de l'armée, précédées d'une ligne interminable de mulets, chargés de l'attirail de campagne. D'autres voitures d'ambulance descendent au pas la barrière d'Italie, cortégées de femmes, parmi lesquelles il en est qui parfois se hasardent à ouvrir la portière du fond, pour regarder les blessés.

L'angoisse de l'attente est dans les rues. Il y a des groupes qui stationnent sur les places. Tout homme qui parle, tout homme dont on espère un renseignement est entouré, et avec la nuit tombante, les groupes deviennent énormes, débordant les trottoirs, les refuges, et coulant sur la chaussée.

Chez Brébant, on cause de la misère noire, dans laquelle sont tombés soudainement des gens qui avaient hier l'aisance de la vie. Charles Edmond raconte que sa femme, se trouvant chez leur boucher, avait vu une femme proprement vêtue, vêtue comme une femme de la société, entrer et demander un sou de râclures de cheval. Et Mme Charles Edmond lui ayant mis une pièce blanche dans la main, la femme, comme remerciement, s'était mise à fondre en larmes.

On parle ensuite de la surexcitation nerveuse de la femme, de l'affolement produit par les événements, de la crainte que l'on a d'avoir à réprimer des émeutes de femmes.

Puis les menaces de l'avenir amènent la conversation sur l'exil, qui pourrait être le lot de beaucoup de dîneurs d'ici.

Et cette perspective fait dire aux uns que l'exil, c'est la condamnation à mort, ainsi que le comprenaient les Romains, fait dire au cosmopolite Nefftzer que l'exil n'existe pas.

C'est vraiment curieux comme le sentiment patrie manque chez certains hommes, et surtout chez les penseurs, les idéalistes. A ce propos, Renan dit que le sentiment de la patrie était très naturel dans l'antiquité, mais que le catholicisme a déplacé la patrie, et comme l'idéalisme est l'héritier du catholicisme, les idéalistes ne doivent pas avoir des attaches aussi étroites pour le sol, des liens si misérablement ethnographiques que la patrie. «La patrie des idéalistes, s'écrie-t-il, est celle où on leur permet de penser,» et au milieu des interruptions nerveuses de Berthelot, emporté par la logique de sa thèse, il ne sent dans le fait de la domination étrangère rien de ce qui indigne, soulève, enrage les cœurs patriotiques.