Vendredi 2 décembre.—Tout Paris est aujourd'hui dans l'avenue du Trône. Et le spectacle vous est donné de la grande émotion de la capitale, se tenant près de ses portes, raccourcissant la distance, rapprochant d'elle les nouvelles.

Des deux côtés de la chaussée, gardée libre par la garde nationale, jusqu'à la barrière aux colonnes bleuissantes dans un coup de soleil d'hiver, deux foules s'étageant et formant, çà et là, sur les tas de pierrailles:—des monticules d'hommes et des femmes. La chaussée toute pleine de l'allée et du retour des voitures d'ambulance, des chariots d'obus, des camions de cartouches, des caissons de munitions, des transports de toutes sortes, que fait refluer et cogne, à chaque quart d'heure, dans un encombrement strident de ferraille, la fermeture de la barrière du chemin de fer.

Et les yeux de la foule, tournés vers le point culminant de l'avenue, où l'on voit déboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les regards, cherchant le chapeau d'un prêtre sur le siège, la coiffe blanche d'une sœur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux, mêlé à une curiosité avide des pâleurs, des taches de sang, des souffrances contenues et mangées par ces mutilés, qui se savent regardés, et font effort pour être à la hauteur du spectacle.

Il passe des blessés, assis sur le cul d'une charrette, les jambes pendantes et mortes, ayant, sur leur figure décolorée, des sourires vagues, adressés aux passants—des sourires qui donnent envie de pleurer…

Il passe des blessés, qui portent sur l'inquiétude de leur visage, le non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort.

Il passe des blessés, qui posent, dans des attitudes arrangées et théâtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la voiture, où ils sont juchés: «Allez, il y a de la viande de Prussien, là-bas.»

Un blessé tient, d'un air farouche, serré contre lui, son fusil, dont la baïonnette cassée n'a plus la longueur que d'un pouce de fer.

Au fond des coupés, on entrevoit des officiers, à la tête ensanglantée, dont la manche galonnée d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de leur sabre.

Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher à l'émotionnante vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit talon, craquant sur la terre gelée.

L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les plus contradictoires circulent et se répandent, à chaque minute. Les figures s'éclairent ou s'attristent à un mot de celui-ci, à un mot de celui-là. La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne s'entend plus, que c'est bon signe, que l'armée avance! Dans un groupe j'entends: «Ça allait mal ce matin, à ce qu'il paraît, les mobiles avaient lâché pied… Ça va bien maintenant.»