La crapulerie de la garde nationale dépasse tout ce que l'imagination d'un homme bien élevé peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois gardes nationaux, dont chaque geste aviné est presque un coup pour leurs voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagnée du mot: «merde.» L'un représente l'ivresse imbécile; l'autre, l'ivresse gouailleuse et scélérate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse scélérate dit à l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de gare vient de donner l'ordre de l'arrêter, quand il descendra, pour le boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau, l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends à la première station, peu désireux d'assister à la sortie de wagon de mes voisins.

Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher à voir quelque chose de la canonnade, qui ne décesse pas. Les tertres, les monticules des montagnes d'Amérique, blancs de neige, portent de petites foules, se détachant toutes noires sur le ciel.

Je prends un sentier côtoyant des briqueteries en planches, que démolissent les propriétaires, craignant que la besogne ne soit faite par les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre glacée, par cette route de chèvre, entre des excavations de petits précipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons déchiquetés, qui donnent dans toute cette neige, à ce paysage parisien tourmenté, l'aspect d'une réduction d'une contrée volcanique. Au-dessus de ma tête tournoie un oiseau de proie, peut-être un des faucons de Bismarck, dépêché contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonné. La curiosité dépitée se rabat sur le Bourget, éclairé d'un pâle rayon de soleil, sur des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire.

Dans les groupes commence à circuler, contredite par l'indignation de quelques-uns, par l'incrédulité du plus grand nombre, l'annonce de l'évacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde, la naissance d'un découragement, que la défaite de l'armée de la Loire, de l'armée du Nord, n'avait point encore amené.

Burty me dit aujourd'hui qu'un général, dont j'ai oublié le nom, avait laissé échapper devant lui: «C'est le premier acte de notre agonie!»

Aux heures avancées de la nuit, quand maintenant on frôle les murailles de Paris, on est surpris d'y entendre, enfermé comme derrière un mur de village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumières qu'aux fenêtres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE.

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Vendredi 30 décembre.—Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tué la résolution énergique de la résistance. L'idée d'une capitulation avant que la dernière bouchée de pain ait été mangée,—idée qui n'existait pas hier,—est entrée dans la cervelle du peuple, annonçant aujourd'hui d'avance l'entrée des Prussiens pour un de ces jours.

Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacité, que le peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacité pour de la trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilité devant l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de résistance aussi complets, avec cette foule armée de 500 000 hommes, aura, sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'éclat, même sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent, d'audacieux ou d'imbécillement héroïque, fait de cette défense, la plus honteuse défense des temps historiques, celle qui témoigne le plus hautement du néant militaire de la France actuelle!

Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour éteindre les incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace, jusqu'au coin de la cheminée.