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Samedi 31 décembre.—La viande de cheval, une viande de mauvais rêves et de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits insomnieuses.
Cette nuit, à l'approche de l'année 1871, de cette année que je vais commencer seul, les tristes pensées ont amené, dans le malaise de mes rêves, mon frère bien-aimé. Je le voyais tel qu'il était dans les derniers mois de sa vie, tel qu'il était il y a un an, et j'ai eu à nouveau, tout le temps qu'a duré la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale que j'ai éprouvée, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et comment, nous étions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue visite que je voulais et ne pouvais abréger, j'avais au-dedans de moi la souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses maladresses, de son entrée d'avance dans la mort, étudiant sur le visage des gens qui étaient là, s'ils s'apercevaient de tout ce qui me désespérait. Et j'avais dans mon rêve, à l'état aigu, toutes ces perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin, étant parvenu à abréger la visite, et tout heureux de l'entraîner, avant qu'on pût se rendre compte de ce qu'il était devenu, il arrivait qu'au moment de passer la porte,—son adieu, le malheureux enfant se mettait à le bégayer. La douleur que j'en ressentais me réveillait.
Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes funèbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperçois trois bières recouvertes d'une capote de mobile, surmontée d'une couronne d'immortelles.
J'ai la curiosité d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur, accrochée à une place d'honneur, la trompe écorchée du jeune Pollux, l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau.
Le maître boucher pérore, au milieu d'un cercle de femmes: «C'est 40 francs la livre, pour le filet et pour la trompe… Oui, 40 francs… Vous trouvez cela cher… Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais m'en tirer… Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que deux mille trois cents… Les pieds, vous me demandez le prix des pieds, c'est vingt francs; les autres morceaux, ça va de huit à quarante francs… Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus généreux… son cœur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres… et il y a de l'oignon, mesdames, dans mon boudin…»
Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon déjeuner de demain.
En sortant, j'aperçois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit à un étalage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honoré. C'est Arsène Houssaye.
Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embêté par les prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: «Vos journalistes, mais ils n'ont pas été seulement ministres!»
Puis le poète parle de la ruine financière de la France, répétant une phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: «Si l'on peut estimer la fortune de la France à quinze cents milliards, il faut la considérer comme tombée, dès aujourd'hui, à neuf cents milliards.»