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Lundi 9 janvier.—Absence d'allants et de venants sur notre boulevard; seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers se dirigeant vers le Point-du-Jour.
L'omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq.
À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent éclats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes, coquette près d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN.
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Mardi 10 janvier.—Le tir de la matinée est si précipité, qu'il semble avoir la régularité du battement d'un piston de machine à vapeur. Je fais le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il raconte qu'hier, il y a eu une telle grêle d'obus, qu'ils ont été obligés de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n'ont encore que trois blessés: un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement, un manœuvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la barbe, les cils et les sourcils brûlés.
On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg. Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit, son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive droite.
La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l'armée, sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu'ils propagent parmi les soldats. On parle d'une séance, où devant l'attitude molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant: «L'armée a perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauvée par les pékins!»
Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir été le témoin oculaire. Lors de l'affaire de décembre, il a vu arriver à deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l'ordre d'enlever Chelles à onze heures: il l'a donc vu arriver à deux heures, entouré d'un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles. Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l'arrivée du général Leflô qui, lui aussi, demandait si c'était bien là le plateau d'Avron.
Le même du Motay affirme qu'après notre complète réussite du 2 décembre, l'armée avait reçu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire à Trochu qu'on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez verbeusement à Saint-Victor la nécessité d'un Saint-Just.