Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées, moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers.

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Samedi 7 janvier.—Les souffrances de Paris pendant le siège: une plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au sérieux, à la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche à grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois jours, c'est le déjeuner d'un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas possible de se rejeter sur les légumes: un petit navet se vend huit sous et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en parle plus, et même la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de terre et le fromage: le fromage, il est à l'état de souvenir, et les pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer à vingt francs le boisseau. Du café, du vin, du pain: c'est la nourriture de la plus grande partie de Paris.

Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d'aujourd'hui, ne va plus qu'à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris.

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Dimanche 8 janvier.—Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il faisait un ouragan. Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre. L'ouragan était l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma maison.

Je vais un moment étudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments d'obus, qu'ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame, aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d'un homme en blouse, qui porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui repâtisse héroïquement aujourd'hui.

Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le qui-vive d'un obus: les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et quelques-unes se montrant en bonnet de nuit.

Sur la petite place, à l'aspect italien, des gamines regardent, masquées par le porche de l'église, les obus tomber au fond du boulevard, et la grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses, descendues à la cave.

Je suis las, brisé… On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu'à la nuit passée à bord d'un bâtiment, pendant un combat naval.