Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre délimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait opposée. Les Allemands s'apprêtent à prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent par cette amputation à annihiler la France, toute l'Europe applaudit! Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus, n'aimeraient-elles pas les aristocraties?
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Mercredi 4 janvier.—Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit, dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que j'ai gardée contre la viande des tire-fiacres d'aujourd'hui, contre la faim de demain.
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Jeudi 5 janvier.—Aujourd'hui le bombardement est commencé de notre côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un épais brouillard, dans l'opacité blanche duquel s'entendent de formidables détonations.
Je retourne dans l'après-midi vaguer autour du cimetière d'Auteuil. De temps en temps des sifflements d'obus, et tout à coup, deux hommes se trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi: l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui vient de les effleurer.
On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui est là,—tout le monde, hommes et femmes,—ne veulent pas s'en aller, et font preuve d'une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement, loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger.
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Vendredi 6 janvier.—En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre, sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du givre, j'entends, à tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel à la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin à côté du mien, deux petits enfants jouent, s'arrêtant à chaque éclat, et disant de leur voix, encore à demi bégayante: «Elle éclate!» puis reprennent tranquillement leurs jeux.
Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine.