Mercredi 18 janvier.—Aujourd'hui, c'est le rationnement à raison de 400 grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamnés à se nourrir de si peu? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d'Auteuil.

Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c'est une pluie de fonte qui, peu à peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer, rue Poussin, où une femme vient d'avoir le pied emporté. Et pendant que de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon, un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma maison.

Je passais, à trois heures, à la barrière de l'Étoile. Les troupes défilaient. Je m'arrêtai.

Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine, le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs sous l'obélisque: c'était quelque chose de théâtral, de lyrique, d'épique.

Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu'on entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pékins en barbe blanche qui étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore, dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs maris.

Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d'omnibus non encore peints, de fourgons à transporter les pianos d'Erard, transformés en voitures d'intendance militaire.

Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de gobichonneurs, détonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette gaminerie, dont l'héroïsme français ne peut se défaire, mais l'ensemble du spectacle était émotionnant et grandiose.

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Jeudi 19 janvier.—Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène dans l'attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si pressée que, selon une expression d'un homme du peuple, «on ne pourrait pas y jeter une noisette». Le gros peintre Marchal, que le siège n'a pas fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer.

De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant la prise de Montretout. C'est une allégresse. Les gens qui ont pu se procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d'eux. Le monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l'on perçoit le bavardage sur les heureux détails du combat d'aujourd'hui.