Je monte chez Burty, chassé par les obus de la rue Watteau, et qui est provisoirement emménagé sur le boulevard, au-dessus de la librairie Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donné de bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se plaignant de ne pas voir ses divisions: «Dieu merci, s'est écrié Rochefort, s'il les voyait, il les rappellerait!»
D'Hervilly, qui est présent, a toujours son esprit drolatique, et fait un fantastique tableau du pont d'Asnières, traversé, sous un ciel d'automne, couleur vert de Véronèse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez vermillonné, et les goulots de deux bouteilles d'eau-de-vie, gonflant ses poches, et qu'il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans son cabinet aux oiseaux desséchés et garnis de bandages, et qui passe amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d'un chevreuil empaillé:—un charmant racontar hoffmannesque.
Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut intérêt. C'est une étude, en plusieurs planches, de la décomposition d'un corps, après la mort. C'est d'un macabre allemand, que je ne croyais pas pouvoir se retrouver dans l'art de l'Extrême-Orient.
Je retombe sur le boulevard à dix heures. La même foule qu'avant dîner. Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant faction devant les kiosques, et attendant, dans une espérance qui est devenue un peu anxieuse, la troisième édition du journal: LE SOIR, tardant à paraître.
Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu'elle avait faite, à l'ambulance des Affaires Etrangères, au jeune Philippe Chevalier avant sa mort. Les salles ont, jusqu'à ce jour, gardé les glaces, les lustres, le décor doré des fêtes du Corps Législatif, et le mourant, qui se souvenait, dit à Mme Masson: «Là, à la place même où je suis, c'était le buffet!».
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Vendredi 20 janvier.—La dépêche de Trochu, d'hier soir, me semble le commencement de la fin: elle me tue l'estomac.
J'envoie une portion de mon pain à un voisin, un pauvre garde national qui relève de maladie, et que Pélagie a trouvé déjeunant avec deux sous de cornichons.
A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui attendait à la barrière du Trône, après l'affaire de Champigny. Tout le monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la conscience du lamentable fiasco. Pêle-mêle, avec les voitures d'ambulance, avec les cacolets, défilent, un peu à la débandade, sans musique, moroses, abattus, harassés, et tout couverts de boue, les hommes des compagnies de marche de la garde nationale.
D'une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d'un rentrant, qui jette à l'hébétement général: «Eh bien! vous ne chantez pas victoire!»