Je suis hélé du haut d'une voiture qui rentre. C'est le nommé Hirsch, ce peintre de malheur, qui m'avait déjà annoncé, à la porte de La Chapelle, le désastre du Bourget. Il me crie d'un ton léger: «Tout est fini, l'armée rentre!» Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu: des choses semblant dépasser les bornes de l'ineptie humaine.
La foule devient sérieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de gardes nationaux attendent, en des poses désespérées, sur des bancs.
Dans ce monde attaché au triste spectacle, qui ne s'en va pas, qui attend toujours, sautillent deux amputés d'une jambe, promenant, sur leurs béquilles, leurs croix toutes fraîches, et qu'on regarde longtemps par derrière, avec émotion.
Je passe devant l'hôtel de la Princesse, à la grille ouverte, comme les jours où nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De là je vais au cimetière. Il y a aujourd'hui sept mois qu'il est mort.
Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le découragement navré d'une grande nation, qui, par ses efforts, sa résignation, son moral, a beaucoup fait pour se sauver, et se sent perdue par l'inintelligence militaire.
Je dîne chez Péters, à côté de trois éclaireurs de Franchetti. C'est la désespérance la plus complète, sous la forme ironique, la forme particulière au désespoir français. «Nous y sommes! nous y sommes!» Et ils parlent de l'armée de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau héroïque qui la soutenait, tombé à Champigny, à Montretout… et toujours et toujours de l'incapacité des chefs.
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Samedi 21 janvier.—Je suis frappé, frappé plus que jamais, du silence de mort, que fait un désastre dans une grande ville. Aujourd'hui on n'entend plus vivre Paris.
Toutes les figures ont l'air de figures de malades, de convalescents. On n'aperçoit que des visages maigres, tirés, hâves, on ne voit que des pâleurs jaunes, semblables à de la graisse de cheval.
En omnibus, j'ai devant moi deux femmes en grand deuil: la mère et la fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mère ont des crispations nerveuses, et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui ne peuvent plus pleurer, tandis qu'une larme, lente à couler, se sèche, de temps en temps, sur la cernée de l'œil levé au ciel, de la fille.