Sur la place de la Concorde, près des drapeaux fripés et des immortelles déjà pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs, faisant comme un blindage à la balustrade. En passant au milieu d'eux, l'on entend des phrases comme celle-ci: «Oui, notre pauvre petit adjudant, on l'enterre demain!»
Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des endroits vides, ornés de faïences jaunes et d'aucubas à la feuille marbrée de blanc; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrière les grilles cadenassées; aujourd'hui c'est le tour des boutiques de boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermétiquement fermées.
Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir, il les avait chargées, l'épée à la main, mais voyant que coups et injures ne faisaient rien, il avait donné l'ordre à l'artillerie de les canonner.
Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue Saint-Nicolas, me jette à l'oreille: «Monsieur, voulez-vous monter chez moi… pour un morceau de pain?»
* * * * *
Dimanche 22 janvier.—Ce matin, je déménage ce que j'ai de plus précieux, au milieu des éclats d'obus, tombant à droite et à gauche, anxieux qu'un éclat ne tue l'unique cheval de la voiture de déménagement, anxieux qu'un éclat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de déménageurs, blaguant bravement les détonations les plus rapprochées.
J'emménage mes bibelots dans une partie de l'appartement, que Burty occupe sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu'il met très gentiment à ma disposition.
Tout à coup un rappel forcené. Nous sortons. On nous dit qu'on se bat à l'Hôtel de Ville. Sur notre chemin, c'est une effervescence, une agitation, au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder tranquillement des photographies, dans des stéréoscopes. Rue de Rivoli, nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une escorte de dragons et de chasseurs, le général Vinoy. Et tandis que des lignards de Puteaux, tout enguirlandés de morceaux de treillages de jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons défilent sur le quai, se dirigeant vers l'Hôtel de Ville.
Le soir, le boulevard présente l'aspect des plus mauvais jours révolutionnaires. Des discussions toutes prêtes à en venir aux coups. Des mobiles parisiens accusant les gens à Trochu, d'avoir tiré sans provocation; des femmes criant qu'on assassine le peuple. Nous voici aux dernières convulsions de l'agonie.
* * * * *