Lundi 23 janvier.—Un curieux tableau! Dans les restaurants encore ouverts, les dîneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la pancarte affichée hier, et qui annonçait que les restaurateurs ne pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs.

Par les rues, ici et là, une vieille affiche pourrissante parlant du Bourget, parlant du plateau d'Avron: c'est sur les murs comme une histoire successive de nos revers.

Je vais voir Duplessis, à la Bibliothèque, et dans l'obscurité de cette Salle des Estampes, où mon frère et moi avons passé tant d'heures d'études, un employé est obligé de m'indiquer qu'il faut me garer d'une cuve d'eau ou d'une pile de cartons. C'est aujourd'hui une cave, où toutes les richesses uniques, qui font l'envie de l'Europe, sont empilées comme pour un déménagement—et j'ai peur d'avoir dit le mot.

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Mardi 24 janvier.—Vinoy remplaçant Trochu, c'est le changement des médecins près d'un malade, à l'article de la mort.

Plus de canonnade! Pourquoi? Cette interruption du bruit tonnant à l'horizon me semble d'un mauvais augure.

Le pain actuel est d'une qualité telle, que la dernière survivante de mes poules, une petite poule cailloutée, toute drolette, lorsqu'on lui en donne, gémit, pleure, rognonne, et ne se décide à le manger que tout à fait le soir.

Sur le boulevard, en face de l'Opéra-Comique, je tombe dans une foule, interceptant la chaussée, et barrant le chemin aux omnibus. Je me demandais si c'était une nouvelle émeute. Non, toutes ces têtes en l'air, tous ces bras qui désignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes, qui s'agitent, toute cette attente à la fois anxieuse et espérante, c'est à propos d'un pigeon—peut-être porteur de dépêches,—qui se repose sur le tuyau d'une des cheminées du théâtre.

Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m'apprend qu'il y a des pourparlers entamés pour la capitulation.

Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet, où l'on dîne, tout le monde comme brisé, épars sur le canapé, sur les fauteuils, parle à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend.