En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j'entre dans le jardin de Gavarni, que je trouve éventré par des tranchées, percées de trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n'ont pas éclaté. Un garde national, armé d'un pic et escorté de sa femme, ployant sous le poids d'un grand sac, déterre un obus, qui a disparu dans la terre gelée. Pauvre jardin! Le chalet du marchand de tripes a son toit percé d'un obus, qui semble avoir mis intérieurement en capilolade la fragile construction. Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchés sur le flanc, et sa voûte enguirlandée de lierre,—son salon des fraîcheurs, ainsi que l'appelait Gavarni, a été converti en casemate, d'où sort un tuyau de poêle.
Je reprends la route de Versailles. Des maisons à jour. Au n° 222, un obus traversant la boutique d'un nommé Praisidial—un joli nom de révolutionnaire, au théâtre—a éclaté dans une pièce où l'on vous montre l'endroit où il a coupé la tête d'un homme, comme avec un couteau. En face, sur une maison croulée à terre, un toit s'est abaissé, tout semblable à une toile goudronnée, jetée sur un entresol qu'on bâtit.
Mais rien n'est comparable, comme destruction, à ce coin du chemin de ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. Là ce ne sont plus des maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de façade, où colle encore un bout d'escalier, des débris, où reste, on ne sait comment, suspendue en l'air, une fenêtre sans carreaux, des éboulements informes de brique, de moellons, d'ardoises: de la bouillie de maisons, fouettée au milieu d'une grande tache de sang, autour d'un paquet de cheveux,—le sang d'un mobile, qui avait mis, là, culotte bas.
* * * * *
Lundi 30 janvier.—Oh! la dure extrémité, que cette capitulation transformant la prochaine assemblée en ces bourgeois de Calais, qui, la corde au cou, ont été subir les conditions d'Edouard VI. Mais ce qui m'indigne le plus, c'est le jésuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir obtenu le mot de convention au lieu de capitulation, en face de ce traité déshonorant, espèrent, comme de sinistres fourbes, cacher à la France toute l'étendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laissé en dehors de l'armistice, qui est un armistice général! La convention des lettres décachetées! Et tout le honteux secret de ce que les négociateurs nous cachent, nous dérobent encore, et que peu à peu l'avenir nous dévoilera! Ah! une main française a-t-elle pu signer cela!
Que vraiment ils soient fiers d'avoir été les geôliers et les nourrisseurs de leur armée, cela est trop bête! Ils n'ont donc pas compris que cette apparente mansuétude était un piège de Bismarck! Enfermer dans Paris cent mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites, en ces jours de famine, qui vont précéder le ravitaillement, n'est-ce point enfermer la rébellion, l'émeute, le pillage? N'est-ce pas se donner presque certainement un prétexte pour entrer à Paris?
Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l'intronisation du roi Guillaume, comme Empereur d'Allemagne à Versailles, dans la Galerie des glaces, à la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. Ça, là… c'est bien la fin des grandeurs de la France.
* * * * *
Mardi 31 janvier.—Ce soir, je dînais au restaurant, à côté d'un avocat à la cour de cassation, M. P… Je lui disais qu'il serait bien heureux que la prochaine assemblée se rationnât d'avocats, de marchands de verbe et de mots creux. J'ajoutais que, pour mon compte, j'étais persuadé que si la France pouvait se priver d'éloquence parlementaire, pendant une vingtaine d'années, la France se sauverait, mais que c'était là la condition sine quâ non de son salut.
Tout avocat qu'il était, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait de là pour me signaler le chapardage—c'était le mot dont il se servait—le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les avocats sans talent et sans honorabilité, aidés, poussés par Crémieux, dans la curée des places de la haute administration.