Et dans le moment où la pensée de la France était, tout entière, tournée contre les Prussiens, dans ce moment même—ah! je n'oublierai jamais le tableau qu'il me faisait de ce cabinet, occupé seulement et uniquement de destitutions, de ce cabinet où la porte, à tout moment violemment poussée, livrait passage à un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait à pleine gueule: «Crémieux, délivre-nous de Robinet, de Chabouillot… nous n'en voulons plus.» Et après cet intrus, un autre intrus, demandant la démission d'un autre procureur impérial, aussitôt obtenue de la bienveillance gâteuse du ministre.
La jolie scène de comédie, que cette scène qu'il me racontait, et où il avait été acteur. M. P… avait un beau-frère, procureur impérial à Blois. La sœur de M. P…, qui tenait à la position de son mari, lui écrivait, lui demandant d'user de son influence, de ses relations avec les hommes du gouvernement, pour le faire maintenir. Il était contraire à la démarche, pensant qu'une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frère; cependant, sur l'insistance de sa sœur, il se décidait à aller trouver Crémieux.
Il lui expose la chose, les désirs de sa sœur, et fait appel à la bienveillance que le ministre lui a toujours témoignée. Le ministre ne le laisse pas finir, lui dit: «Mon cher enfant, vous savez combien je vous aime!» et là-dessus, il l'embrasse. Crémieux, pendant son ministère, a toujours embrassé tout le monde. «Il suffit, continue-t-il, que vous manifestiez ce désir, votre beau-frère ne sera pas destitué, vous pouvez être tranquille.» Sur cette assurance, M. P… gagne la porte. Crémieux le rappelle:
—«Vous dites que votre beau-frère s'appelle P…, qu'il est à Blois.
—Parfaitement.
—Eh bien! je vous promets qu'il ne sera pas destitué aujourd'hui, mais dans quelques jours, je ne suis pas sûr que ça n'arrive pas. Tenez, il y a peut-être un moyen d'arranger cela. Qu'est-ce que désire votre beau-frère?
—Mais, il a sa famille, ses intérêts à Orléans. Il y a une place de conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait très heureux.
—Très bien, très bien! reprend Crémieux, je vais le destituer à Blois, et du même coup le nommer à Orléans, et l'ayant ainsi nommé moi-même, vous concevez, je ne pourrai plus le destituer.»
On demande le chef du cabinet:—«Préparez la nomination de P… à Orléans.—Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait.—Ah! c'est très contrariant, très contrariant… ça ne fait rien… j'ai un autre mouvement en tête, je vais arranger les choses de manière à ce que vous soyez contents, tous les deux. Je vous ferai écrire demain ou après demain: regardez la chose comme faite.»
Là-dessus réembrassade.