13 mars.—L'éprouvette du raffinement en art d'un homme, ce ne sera ni le choix du bronze, du tableau, du dessin même; c'est le choix de ce produit, où l'industrie s'élève à la chose artistique la plus chatouillante pour l'oeil d'un amateur, et en même temps la plus indéchiffrable pour l'oeil d'un profane. Je veux parler du laque, dont la qualité supérieure, la beauté suprême, le resplendissement parfait, sont si peu voyants: le laque qui vous ravit par ses reliefs qu'il faut presque deviner, par la laborieuse dissimulation de son éclat, par le discret emploi des ors usés, enfin par l'effacement distingué de son luxe et de sa richesse.

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Dimanche 16 mars.—A l'avenue des Champs-Élysées, près l'Arc de Triomphe, nous allons voir l'exposition d'Anna Deslions, la fille que nous avons eue si longtemps en face de nous, et qui du quatrième de notre maison, s'est élancée à cette fortune, à ce luxe, à ce scandale retentissant.

Après tout, ces filles ne me sont point déplaisantes, elles tranchent sur la monotonie, la correction, l'ordre de la société, elles mettent un peu de folie dans le monde, elles soufflettent le billet de banque, et elles sont le caprice lâché, nu et libre et vainqueur, à travers un monde de notaires et ses raisonnables et économiques joies.

Tout chez la Deslions est du gros luxe d'impure, et d'impure de bas étage. Un salon blanc et or, une chambre à coucher en satin rouge, des boudoirs en satin jaune, et partout de la dorure, et encore un cabinet de toilette avec des cuvettes et des pots à l'eau, en cristal de Bohême jaune, énormes, gigantesques, demandant le biceps d'Hercule pour les soulever. Il y a aussi des tableaux là dedans dont le choix semble une ironie. Au milieu de la soie claire d'un panneau, un noir Bonvin, représentant un homme attablé dans un cabaret, apparaît à la façon d'un portrait de famille, d'un ressouvenir de basse origine, du père de la fille passant la tête au milieu de sa fortune. Sur l'autre panneau, des travailleuses des champs, faneuses ou glaneuses, par Breton, pliant sous le labeur, et la sueur au front, mettent, en cet intérieur de prostitution, l'image du travail de la campagne hâlée arrachant son pain à la terre avare.

Dans la bibliothèque—car elle avait une bibliothèque—j'ai vu, à côté des bréviaires du métier, MANON LESCAUT, les MÉMOIRES DE MOGADOR, etc., etc., les QUESTIONS DE MON TEMPS par Émile de Girardin. Imaginez l'offrande de la «Triangulation des pouvoirs» à la Vénus Pandemos.

Pour les bijoux remplissant une vitrine: c'était l'écrin d'une Faustine, trois cent mille francs d'éclairs, qu'elle faisait encore jouer hier sur sa peau, au rose fauve. En les regardant, penché dessus, je revoyais dans leur lumière, comme en une lueur du passé, la Deslions demandant à notre bonne, lorsque nous donnions à dîner,—demandant, avant notre rentrée, de faire le tour de notre table servie, pour se régaler les yeux d'un peu de luxe.

—J'ai vu aujourd'hui la Gloire chez un marchand de bric-à-brac: une tête de mort couronnée de lauriers en plâtre doré.

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23 mars.—C'est une grande force morale chez l'écrivain que celle qui lui fait porter sa pensée au-dessus de la vie courante, pour la faire travailler libre et dégagée et envolée. Il lui faut s'abstraire des chagrins, des ennuis, des tribulations, des malaises de l'existence, à l'effet de s'élever à cette sérénité cérébrale où se fait la conception, la création… Et ce n'est pas, croyez-le, une opération mécanique et de simple application comme de faire des additions.