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Jeudi 27 mars.—C'est la mi-carême. Nous dînons chez Mme Desgranges. Il y a Théophile Gautier et ses filles, Peyrat, sa femme et sa fille, Gaiffe, et un de ces interlopes quelconques, qui semble toujours faire le quatorzième de la société.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, des regards lents et profonds, voilés de l'ombre de belles paupières lourdes, une paresse et une cadence de gestes et de mouvements qu'elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme: un charme qui n'est pas tout à fait français, mais mêlé de toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu masculines, de paroles garçonnières, de petites mines, de moues, de haussements d'épaules, d'ironies montrées avec les gestes parlants de l'enfance; toutes choses qui en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde, de jolis petits êtres personnels, d'où se dégagent franchement, et d'une manière presque transparente, les antipathies et les sympathies. Des jeunes filles qui apportent dans le monde la liberté de parole et la crânerie d'allures d'une femme qui a le visage caché par un loup, et des jeunes filles au fond desquelles on perçoit une naïveté, une candeur, une expansion aimante, qu'on ne trouve pas chez les autres!

L'une d'elles, en manquant de respect, tout bas, très fort à sa mère, qui veut l'empêcher de boire du champagne, me conte sa première passion de couvent, son premier amour pour un lézard qui la regardait avec son oeil doux et ami de l'homme, un lézard qui était toujours en elle et sur elle, et qui passait, à tout moment, la tête par l'ouverture de son corsage pour la regarder et disparaître. Pauvre petit lézard, qu'une camarade jalouse écrasa méchamment, et qui, ses boyaux derrière lui, se traîna pour mourir près d'elle. Et elle me confie ingénument qu'elle lui creusa alors une tombe sur laquelle elle mit une petite croix—et qu'elle ne voulait plus prier, plus aller à la messe; enfin que sa religion était morte, tant l'enfant, chez elle, était révolté de l'injustice de cette mort.

—L'enfant n'est pas méchant à l'homme, il est méchant aux animaux.
L'homme en vieillissant devient misanthrope et charitable à la nature.

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29 mars.—Flaubert est assis sur son divan, les jambes croisées à la turque. Il parle de ses projets, de ses ambitions, de ses rêves de romans. Il nous confie le grand désir qu'il a eu, désir auquel il n'a pas renoncé, d'écrire un livre sur l'Orient moderne, sur l'Orient en habit noir. Il s'anime à toutes les antithèses que son talent trouverait dans le bouquin. Scènes se passant à Paris, scènes se passant à Constantinople, scènes se passant sur le Nil, scènes d'hypocrisie européenne, scènes sauvages du huis-clos de là-bas, et noyade et tête coupée pour un soupçon, une mauvaise humeur: une oeuvre qui ressemblerait assez bien, selon sa comparaison, à ces bateaux qui ont sur le pont, à l'avant, un Turc habillé par Dusautoy, et à l'arrière, sous le pont, le harem de ce Turc, avec ses eunuques et toute la férocité des moeurs du vieil Orient.

Flaubert s'éjouit et se gaudit à la peinture de toutes les canailles européennes, grecques, italiennes, juives, qu'il ferait graviter autour de son héros, et il s'étend sur les curieux contrastes que présenterait, ça et là, l'Oriental se civilisant, et l'Européen retournant à l'état sauvage, ainsi que ce chimiste français qui, établi sur les confins de la Libye, n'a plus rien gardé des moeurs et des habitudes de sa patrie.

De ce livre, en ébauche dans son cerveau, Flaubert passe à un autre qu'il dit caresser depuis longtemps: un immense roman, un grand tableau de la vie, relié par une action qui serait l'anéantissement des uns par les autres, dans une société basée sur l'association des 13, et où l'on verrait l'avant-dernier des survivants, un homme politique, envoyé à la guillotine par le dernier: un magistrat—et pour une bonne action.

Flaubert voudrait aussi fabriquer deux ou trois petits romans non incidentés et tout simples, qui seraient le mari, la femme, l'amant.