Taine proclamant qu'il y a dans About, du Marivaux et du Beaumarchais, quelqu'un lui crie: «About, non, il descend de Voltaire… par Gaudissart!»

Renan est très monté, très parleur ce soir. Il se déchaîne contre la poésie vide des Chinois, des Orientaux… A son appui vient Berthelot, un fort chimiste, un monsieur qui décompose et recompose les corps simples, une espèce de bon Dieu en chambre, quoi!… Mais déjà il n'est plus question de Hugo, c'est Henri Heine qui est sur le tapis. On le voit bien à la figure de Sainte-Beuve. Gautier chante l'éloge physique du poète allemand, et dit que, tout jeune, il était beau comme la beauté même, avec un nez un peu juif: «C'était, voyez-vous, Apollon, mélangé de Méphistophélès!—Vraiment, dit avec colère Sainte-Beuve, je m'étonne de vous entendre parler de cet homme-là. Un misérable qui prenait tout ce qu'il savait de vous, pour le mettre dans les gazettes… qui a déchiré tous ses amis.

—Pardon, lui dit tranquillement Gautier, moi j'ai été son ami intime, et j'ai toujours eu à m'en louer. Il n'a jamais dit de mal que des gens dont il n'estimait pas le talent…»

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Juin—Notre oncle de Courmont nous raconte aujourd'hui son enfance. C'est d'abord dans le lointain, le lointain, le souvenir de l'hôtel de la rue d'Artois, où lors de la guillotinade de son père, il y eut une visite de deux commissaires, pendant laquelle il resta, une demi-journée, emprisonné avec son frère et sa mère, entre les feuilles d'un grand paravent, posé dans l'antichambre.

Il avait à peu près cinq ans. Alors, croit-il se rappeler, on le mettait en pension chez M. Hix, rue Meslay, vers la fin de l'année 1794. C'était le temps de la disette, et on coupait aux pauvres enfants des lichettes de pain insuffisantes. Le petit affamé se faufilait sous la table de la cuisine, et les mains lui démangeant, il restait, des quarts d'heure, à regarder les pommes de terre montant à la surface, dans le bouillonnement d'une grande marmite.

Il souffrait là, et c'était là sa double plainte à sa mère, quand, par hasard, elle venait le voir; il souffrait de mourir de faim et de coucher à la cave: la rue étant en contre-bas.

Dans cette pension, il était blessé par un petit démocrate en sabots, et on le rapportait à la maison dans une couverture.

On le remettait en pension à Lagny, tout près de leur propriété de Pomponne, alors sous le séquestre. Et le fermier de la propriété apportait, tous les mois, à la pension, le blé, pour le pain des deux enfants, encore très parcimonieusement nourris.

La pension, vendue à une ancienne religieuse et devenue un pensionnat de demoiselles, il était placé avec son jeune frère, rue Popincourt, chez Planche. Toujours la faim, et les grands volant les pains, la nuit, au moyen de fausses clefs.