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13 octobre—C'est maintenant la manie de Gavarni de visiter de grandes propriétés, qu'il rêve d'acheter avec la vente de son terrain d'Auteuil; oui, des châteaux avec des communs, des écuries, des grands salons, des petits salons, enfin des habitations avec plus de fenêtres à la façade, que n'en pourraient ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le servent.

Donc ç'a été, pendant tout l'été, des courses de toute la journée, cahotées dans de mauvais fiacres sur les chemins de la banlieue, en compagnie de la dévouée Mlle Aimée, mourante de la poitrine, cette longue et maigre fille à l'éternelle robe noire: couple de moribonds s'appuyant l'un sur l'autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosité étonnée, s'essouffler à monter des escaliers, pour visiter, haletants tous les deux, les maisons à vendre.

Un moment il a été sur le point d'acquérir la magnifique propriété de Tamburini, au Bas-Meudon; aujourd'hui il nous emmène voir le Montalais, la propriété du maréchal Saint-Arnaud, qu'il a envie d'acheter.

Nous l'avons ce vieil ami devant nous, dans la voiture, et nous sommes péniblement remués et frappés au coeur, par sa faiblesse, l'abandon de son corps voûté, les quintes de sa petite toux de gorge qui ne cesse pas, la souffrance qui traverse visiblement l'expression de sa figure, l'absorption qui la fait muette, enfin tout cet aspect navrant d'un homme qui s'en va. Il nous apparaît, pour la première fois, comme quelqu'un vers lequel nous voyons s'approcher la mort, et nos yeux s'attachent involontairement à lui, comme à une personne aimée qu'on va perdre et dont on veut garder le souvenir.

Nous contemplons ce visage fouetté aux pommettes, la lumière fiévreuse du gris de son oeil, rayé de filets de sang, cette tête forte, fruste, puissante, pour ainsi dire taillée dans la chair à grands coups d'ébauchoir, s'éclairant, par instants, d'un sourire resté jeune,—d'un sourire qui a, à la fois, de la bonhomie du paysan et de la câlinerie d'une femme.

Arrivé au Montalais, il s'essaye à marcher un peu dans le parc, qui se trouve être une montée presque à pic, coupée par des allées pour les chèvres. Il gravit encore avec un effort infini le grand escalier, au milieu duquel, s'arrêtant las, il nous charge de parcourir les étages supérieurs, et de les lui raconter.

Remonté péniblement dans le fiacre, comme nous lui demandons ses impressions, il nous fait signe qu'il ne peut parler avec une main exsangue, aux ongles encore jaunes de ses habitudes passées de fumeur de cigarettes.

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16 octobre.—Croissy. Le parc à neuf heures du soir.