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28 août.—30, rue du Petit-Parc, avenue de l'Impératrice. M. Bressant? Un domestique nous introduit dans un salon, tout empli de tableaux de Bonvin et de Wattier, parmi lesquels se voit un grand et noir portrait de Bressant, où la jeunesse de l'acteur est peinte fatalement, avec des empâtements blafards, et je ne sais quel air sinistre d'Hamlet chez M. Scribe. Au milieu de ces peintures est un buste en marbre d'une élégante femme, portant des armoiries à la ceinture… Bressant entre, commence par refuser le rôle, nous dit que les autres rôles sont superbes et mettent le sien au second plan, qu'il y a longtemps qu'il n'a joué, qu'il veut créer quelque chose, et que notre rôle ne lui semble qu'un rôle de confident. Là-dessus, comme nous nous levons, en lui témoignant tous nos regrets, il s'écrie qu'il voudrait bien nous rendre service, qu'il a peut-être lu le rôle d'une manière superficielle, qu'il le relira et qu'il verra…
Je commence à m'apercevoir que les comédiens sont comédiens chez eux. Leur habitude est de commencer par dire: non. Ils aiment à se faire prier et veulent se faire obtenir. Il me semble que j'entre dans un monde de diplomatie particulière, où la parole est donnée à l'acteur pour déguiser l'envie qu'il a d'un rôle, la crainte qu'il a de le voir aller à un autre.
Rue du Petit-Parc, 32. C'est chez Delaunay. Thierry nous a dit que c'était une affaire faite, et nous allons, par politesse, le remercier d'avoir pris le rôle.
Ici, c'est un autre intérieur, de petites pièces, des meubles de damas, des gravures consacrées: la Vierge à la Chaise, Napoléon Ier, des photographies parmi lesquelles un portrait de Delaunay en regard d'un portrait de femme. Entre les rideaux on aperçoit un jardinet à tonnelle de marchand de vin de la banlieue. Delaunay est dans une élégante chemise de nuit.
Aux premiers mots de remerciements que nous lui adressons, il fait l'étonné, dit qu'il ne comprend pas, que Thierry ne lui en a pas parlé, que ses camarades l'ont assuré qu'on avait engagé un amoureux, qu'il pensait que c'était pour ce rôle. Comme nous insistons sur la valeur du rôle, il nous dit qu'à la lecture, il n'y a pas fait attention, qu'il était tout à la pièce, qu'il est impossible qu'il joue un rôle de dix-sept ans. Nous voilà forcés de le prier. Il veut bien nous dire qu'il réfléchira. Nous sortons, en ne comprenant pas, mais pas du tout…
Un étonnement nous est venu de la laideur, chez eux, de ces hommes qui représentent l'amour devant la rampe, avec leur teint gris, leurs traits comme grossis et déformés par la mimique théâtrale, leurs narines larges et dilatées.
A quatre heures, nous allons raconter à Thierry, nos visites à Bressant et à Delaunay. Le diplomate, presque ecclésiastique qu'il y a en lui, laisse percer de ces comédies une sourde colère. Et sa voix, si onctueuse, prend un petit tremblement rageur: «Comment! Delaunay vous a dit… Mais je lui ai racheté son congé précisément, pour l'avoir au mois de septembre… Voyez-vous, ici, rien n'est vrai… Ce qu'on dit n'est pas vrai… Le mensonge même n'est pas vrai… Oui, oui, rien n'est vrai ici!»
Dîner le soir chez Magny. Sainte-Beuve et Soulié nous confirment l'annonce de l'INDÉPENDANCE BELGE. Nous devions être décorés le 15 août. La princesse l'avait demandé directement à l'Empereur, sans nous en parler, et nous avait invités à passer la fête chez elle, pour nous faire la surprise de la croix. Nous sommes vraiment fort touchés, et véritablement reconnaissants à la princesse de cette pensée de coeur, que nous n'aurions pas connue sans l'indiscrétion de ses amis.
Notre croix est remise au mois de janvier, où nous devons être décorés en compagnie de Taine et de Flaubert.