On vit tout entier absorbé, dans l'enchantement, le doux enivrement, la musique du jeu de ses acteurs, et la volupté de cela vous fait passer entre les épaules de petits frissons agréables. Puis, quand c'est fini, la répétition vous reste encore dans la tête, dans les oreilles, au coeur, comme une douce émotion mourante.

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30 novembre.—En me voyant si près d'être joué aux Français, je commence à croire qu'il pourrait y avoir une providence pour la constance de l'effort et le courage de la volonté.

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1er décembre.—… Qui regarde, au Cirque, ce joli spectacle: les enfants avec leur bouche ouverte de surprise et d'attention, montrant le blanc de leurs petites dents d'en haut, les yeux grands ouverts, qui clignent, de temps en temps, de la fatigue de regarder, le front creusé de deux ombres au-dessus des sourcils par la contraction de l'attention, le haut des oreilles rouge, contre le blond d'or pâle de leurs cheveux.

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2 décembre.—Enfin la sourde inquiétude de ces jours-ci a disparu. La censure a envoyé, pour donner son visa, son bonhomme drolatique, le censeur Planté.

L'impatience de ces jours-ci a fait place en nous à un contentement plein, tranquille, et qui ne voudrait pas aller en avant. Nous serions désireux d'en rester où nous en sommes, longtemps. Nous avons presque un regret d'en avoir sitôt fini avec cette douce suspension de la vie réelle dans les répétitions, avec ces délicieuses petites bouffées d'orgueil qui vous passent par le nez, aux bons moments de votre pièce, aux beaux endroits de vos tirades aimées, avec enfin cette perpétuelle et toujours nouvelle attente du mot qu'on sait qui va venir, et que vos lèvres marmottent d'avance.

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3 décembre.—Aujourd'hui c'est la répétition en costume. J'entre dans le foyer, et j'y trouve, sautillante et adorable, Rosa Didier dans son costume de Bébé, avec ses beaux yeux sous sa perruque blonde, et dans le nuage de folle mousseline s'envolant autour d'elle. Il m'a semblé que tous les vieux portraits de ce foyer sévère, les ancêtres de la Tragédie noble et de la Comédie grave, les Orosmanes à turbans et les reines à poignard, fronçaient le sourcil devant le lutin du carnaval de l'Opéra.