Je rencontre dans un corridor Delaunay, que tout d'abord je ne reconnais pas, tant il s'est bien rajeuni par je ne sais quelle préparation magique, et tant il semble n'avoir que les dix-sept ans de Paul de Bréville.

En regardant, en écoutant ce monde aller, dire votre prose, jouer la vie de votre création; en voyant cette scène à vous, et sentant tout vous appartenir là, le bruit, le remuement, la musique, les acteurs, les figurants, tout, jusqu'aux machinistes et aux pompiers, je ne sais quelle joie orgueilleuse vous remplit de posséder tout cela… Comme public il y avait un curieux public, et tout d'abord Worth et sa femme, sans l'inspection desquels Mme Plessy ne joue jamais, et avec eux tout le monde des modistes et des tailleuses célèbres… L'effet de la pièce croît de répétition en répétition. Les acteurs s'étonnent d'eux-mêmes et s'admirent entre eux. Tout le théâtre croit à un immense succès, et la phrase qui court est celle-ci: «Il y a vingt ans qu'on n'a vu, aux Français, une pièce montée et jouée comme celle-ci!»

* * * * *

5 décembre.—Une bonne nuit. Nous mettons des cartes aux critiques. Visite à Roqueplan. Nous le trouvons déjeunant. Il est tout en rouge, et botté d'espèces de grands mocassins brodés: l'air moitié bourreau, moitié Ojibewas. Il cause hygiène des gens de lettres. Il dit que, dans notre métier, «il faut combattre la déperdition nerveuse, qu'il vient de manger deux beefsteaks, qu'il y a un art de tâter son estomac, de l'entraîner…» Et comme nous lui faisions compliment de sa santé, de sa résistance à l'âge, il soupire: «Oh! tout le monde a sa maladie. J'ai, moi aussi, mon égout collecteur. Le matin, je graillonne… Ça me nettoie pour la journée.»

De là, été voir le vieux père Janin, qui ne descend plus de son chalet, qui est maintenant, avec sa goutte, critique de théâtre en chambre. Il m'apprend que sa femme s'habille pour aller voir notre pièce. Malgré tout, malgré le féroce éreintement des HOMMES DE LETTRES, il nous revient le souvenir de notre première visite à son premier article.

Enfin, nous attrapons l'heure du dîner, et nous allons nous attabler chez Bignon, où nous mangeons et buvons pour une trentaine de francs, absolument comme des gens qui ont devant eux cent représentations.

Pas la moindre inquiétude. Une sérénité absolue, la conviction que quand même le public ne trouverait pas notre pièce parfaite, elle est si remarquablement jouée, que le jeu des acteurs doit emporter le succès. Nous demandons l'ENTR'ACTE, et lisons et relisons les noms de nos acteurs. Puis, nous fumons des cigares, coudoyant ce Paris où notre nom grouille déjà, et que nous allons emplir demain, respirant comme la première bouffée d'un grand bruit autour de nous. Le théâtre! nous au théâtre! et nous pensons à ces petits bouts de rôle, aperçus sur des tables de nuit d'actrices de deux sous, et qui nous faisaient palpiter le coeur.

Nous arrivons aux Français. Les abords nous semblent assez vivants, assez remuants. Nous montons en victorieux cet escalier, que nous avons monté si souvent dans des dispositions d'esprit si différentes. Nous nous sommes bien promis, dans la journée, que si nous voyions, vers la fin de la pièce, l'enthousiasme aller trop bien, nous filerions bien vite pour n'être pas traînés en triomphe sur la scène.

Les corridors sont pleins. Il y a comme une grande émotion bavarde dans tout ce monde. Nous attrapons au vol des rumeurs de bruit, de tapage: «On a cassé les barrières à la queue!» Guichard, encore vêtu de son costume de Romain, entre au foyer assez déconcerté; il a été hué dans HORACE ET LYDIE. Nous commençons à respirer, peu à peu, un air d'orage. Got, sur lequel nous tombons, nous dit des spectateurs avec un singulier sourire: «Ils ne sont pas caressants!»

Nous allons au trou du rideau, essayant de voir dans la salle, et n'apercevons, dans une sorte d'éblouissement, qu'une foule très éclairée. Soudain, nous entendons qu'on joue. Le lever du rideau, les trois coups; ces choses solennelles que nous attendions avec un battement de coeur, nous ont totalement échappé. Puis, tout étonnés, nous entendons un sifflet, deux sifflets, trois sifflets, une tempête de cris à laquelle répond un ouragan de bravos.