Ce soir, grâce aux chaudes amitiés d'inconnus amenées par ces inimitiés furieuses et sans raison, la représentation est un triomphe. Au moindre sifflet la salle se lève tout entière et demande l'expulsion de l'interrupteur. Après ce succès, nous sollicitons, auprès de Thierry, encore une représentation; il nous répond qu'il ne peut nous la promettre.

Eugène Giraud nous dit ce soir dans les coulisses que la princesse a reçu des lettres anonymes affreuses à propos de notre pièce, lettres lui promettant que la première torche serait pour son hôtel…

Je remarque que ma date de naissance est toujours marquée par un événement fatal dans notre vie: aujourd'hui c'est la suppression de notre pièce; il y a une dizaine d'années, notre poursuite en police correctionnelle avait lieu à propos d'un article paru le 15 décembre.

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17 décembre.—II faut beaucoup pardonner et nous pardonnons beaucoup à Thierry, ce directeur pris entre la cabale et ce gouvernement, le plus lâcheur de tous les pouvoirs. Augier ce soir chez la princesse nous disait la phrase inqualifiable, et sournoisement diplomatique que le maréchal Vaillant laissait tomber sur le malheureux, cherchant une règle de conduite: «Monsieur, je vous regarde et je vous juge!»

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23 décembre.—J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre des quatre étudiants qui ont envoyé aux journaux le prodigieux manifeste littéraire auquel j'ai tenu à donner l'immortalité, dans ma préface. La lettre, beaucoup moins imagée, et un peu plus apaisée de ton, continue à affirmer que leur sifflets sont absolument littéraires; et j'allais presque le croire, lorsque, à la dernière phrase précédant les quatre signatures, j'ai trouvé une superbe faute d'orthographe: une de ces fautes d'orthographe qui demandent quatre personnes pour la commettre.

Du reste les attaques pleuvent de tous côtés et dans les journaux de toutes couleurs. Le MONITEUR DE L'ARMÉE appelle sur nous les colères de l'armée et de la Vendée à propos de l'innocente plaisanterie de «pacificateur de la Vendée». Dans je ne sais quel journal, je ne sais qui crie à la profanation de la Révolution, parce que nous avons comparé un vieux monsieur au cheval blanc de Lafayette… Fait énorme, en pleine Sorbonne, dans une leçon sur le droit de tester, le professeur Franck ayant assez pauvrement réussi auprès de son auditoire, par un compliment détourné à M. de Montalembert, s'est rejeté sur HENRIETTE MARÉCHAL, et l'a trépignée, au grand plaisir de tous les Pipe-en-Bois du cours.

Enfin il y a eu un premier, oui un premier Paris de La Guéronnière (signé
Polin) dans la FRANCE, le journal de l'Impératrice, mi-partie contre
HENRIETTE MARÉCHAL, mi-partie contre le salon de la princesse Mathilde.
N'y aurait-il pas eu une jalousie du salon des Tuileries contre le salon
de la rue de Courcelles, cette petite cour d'art et de littérature…

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