27 novembre.—En ces années, il ne suffit pas d'écrire un livre, il faut être le domestique de ce livre, faire les courses de son volume, devenir le laquais de son succès. Je porte donc mes livres, ici et là, à quelques-uns qui les couperont à moitié, à d'autres qui en parleront sans les lire, à d'autres qui en feront de quoi dîner chez un bouquiniste.

On fabriquerait, je ne sais quelle physiologie curieuse des gens de lettres, avec la physionomie de leur portier, de leur escalier, de leur sonnette, de leur logis. J'ai remarqué une sorte de logique, une corrélation intime chez presque tous entre l'habitant et la coquille, l'homme et le milieu. L'homme de lettres, cela loge généralement haut, au cinquième. Paris a le cerveau, comme l'homme, en haut; et ce qui court, ce qui se sert de ses jambes: boutiques, entresol, est en bas; et ce qui digère est au premier:—la maison est un individu.

Trois intérieurs, à trois crans de l'échelle, m'ont frappé… Au fond d'une cour, rue Jacob, on monte cinq étages, on suit un corridor où donnent des portes de chambres de domestiques, une sorte de labyrinthe dans des communs. Une clef est sur la porte; après avoir frappé en vain, on se décide à tourner la clef, on est dans une façon de resserre, pleine de livres en désordre sur le carreau, au milieu desquels est une paire de bottines d'homme, non faite. Une voix de l'autre pièce crie, comme du fond d'un rêve: «Qui est là!» On entre, on se trouve dans une chambre de grisette, de couturière, où il y a une table de nuit, écrasée de livres brochés, tout neufs, et dans un lit, un petit homme, maigre, maladif… Vous l'avez éveillé. Il est deux heures! Vous êtes chez un critique en mansarde, un homme d'un grand talent. C'est M. Montégut, l'écrivain de la REVUE DES DEUX MONDES.

Rue d'Argenteuil, presque en face du GAGNE-PETIT, ce vieux magasin noir où l'on vend du blanc, dans cette rue où l'imagination loge volontiers, sous la tuile, la misère d'un Restif de la Bretonne, un escalier obscur, des paliers qui sentent le plomb, quatre raides étages, une de ces bonnes à tout faire, perdant la tête d'une visite, et qui manque d'écraser une petite fille qui se sauve d'entre ses jambes. Un salon où il y a des meubles d'une élégance vieillote, dans la cheminée un feu mouillé et désolé, aux murs beaucoup d'images quelconques qui sont dans des cadres, sur une table un grand volume illustré pour le Jour de l'an; dans un coin, un piano qui dit une femme, une famille: un salon qui ressemble un peu à la pièce pauvre et solennelle, que les relieurs ont pour recevoir leurs clients. Là dedans un petit homme très maigre, aux cheveux rares et longs, au teint de papier mâché, aux yeux fureteurs: c'est Edouard Fournier, l'érudit critique de la PATRIE.

En face de la Muette, sur les terrains de l'ancien Ranelagh,—j'ai reconnu la maison sans la connaître,—ça ressemble aux tâtonnements des enfants avec les jeux d'architecture, et où ils marient des tours à créneaux avec un kiosque chinois. Nous entrons. Il y a des fleurs partout, des plats de Chine dans les plafonds, des Watteau peints par Ballue, des vitrines pleines de dunkerques, du carton-pierre, des tentures de lampas, des stores peints, des tapis comme de la mousse, des reliures surdorées, des portes, couvertes, de bas en haut, de dessins, de lithographies, de photographies à deux sous, un salon de jeux avec des billards polonais et des toupies hollandaises, et des montées, des descentes, des machinations de dégagements qui ressemblent à une intrigue de vaudeville, et partout des objets d'art à ravir une fille: une maison triomphante avec jardin, écurie et remise, que vous montre un homme lugubre et gêné et tristement aimable,—que vous montre Jules Lecomte.

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1er décembre.—Nous allons remercier Sainte-Beuve de l'article qu'il a fait ce matin, dans le CONSTITUTIONNEL, sur la FEMME AU XVIIIe SIÈCLE.

Sainte-Beuve demeure rue Montparnasse. La porte, une toute petite porte, nous est ouverte par la gouvernante, une femme de quarante ans, à tenue d'institutrice de bonne maison. On nous introduit dans un salon à papier grenat, aux meubles en velours rouge, aux formes Louis XV d'un tapissier du quartier Latin. Salon bourgeois solennellement froid, rappelant assez le salon de la maison du Rempart pour MM. de la magistrature. Le jour y vient triste et pauvre, d'un jardinet fermé par un grand mur, et à travers le tortillage d'une vigne aux sarments maigres et noirs. Nous montons, par un petit escalier compliqué, à la chambre de Sainte-Beuve, juste au-dessus du salon, chambre où l'on voit en entrant un lit avec un édredon, en face deux fenêtres sans grands rideaux, à gauche deux bibliothèques d'acajou pleines de reliures, genre Restauration, et montrant sur le dos des fers dans le goût du gothique de Clotilde de Surville; au milieu de la pièce est une table chargée de volumes, et dans les coins, contre les bibliothèques, des amas de journaux et de brochures, un empilement, un fouillis, un désordre de déménagement: l'aspect d'une chambre d'hôtel garni, habitée par un bénédictin.

Nous trouvons Sainte-Beuve, je ne sais pourquoi, exaspéré contre SALAMMBÔ, et furibond et écumant à petites phrases: «D'abord c'est illisible… Et puis c'est de la tragédie… Au fond c'est du dernier classique… La bataille, la peste, la famine, ce sont des morceaux à mettre dans des cours de littérature… Du Marmontel, du Florian, quoi!» Pendant près d'une heure, quoi que nous disions en faveur du livre (il faut défendre les camarades contre les critiques), il crache, il vomit sa lecture, en proie à une colère enfantine, presque comique.

Aujourd'hui Sainte-Beuve me frappe par sa ressemblance avec Hippolyte Passy, même vieille mine futée, même oeil, même forme de crâne, et surtout même timbre de voix un peu zézeyante. J'ai remarqué le zézeyament chez les grands bavards.