En revenant sur la route de Versailles, par une belle nuit froide, Sainte-Beuve, en son paletot gris déboutonné et son gilet chamois,—il affectionne les couleurs claires, jeunettes, printanières,—Sainte-Beuve marchant d'un pas nerveux, presque rageur, nous entretient de l'Académie qui n'est pas, dit-il, ce qu'on pense.
Il est en bons rapports avec elle, en dépit des petits tours qu'il avoue lui avoir joués. Les passions politiques ont eu le temps de s'apaiser depuis douze ans. De petites reprises de ces passions ont cependant lieu, de temps en temps, mais ça n'a pas de suite. Falloux lui a presque pris de force les mains qu'il mettait dans ses poches. «Il n'y a que de Broglie. Nous ne nous saluons pas… Ça se passe en famille à l'Académie, voyez-vous. Nous ne sommes que huit depuis six mois. Il y a des séances, quand Villemain n'est pas là, qui commencent à trois heures et demie, et qui finissent à quatre heures moins le quart. S'il n'y avait pas un homme inventif, un Villemain, ça n'irait plus. Il pose des questions. Il rédige un procès-verbal coquet. C'est comme Patin pour le Dictionnaire, il ne le fait pas bien, mais il le fait, et sans lui on ne ferait plus rien. Ce n'est pas mauvaise volonté de l'Académie, c'est ignorance. L'autre jour à propos du mot chapeau de fleurs, M. de Noailles a dit que c'était un mot inconnu, qu'il ne l'avait rencontré nulle part. Il n'a pas lu Théocrite, voilà! Et c'est ainsi à propos de tout… Pour les livres, pour les prix, ils viennent me trouver. Ils me demandent ce que c'est. Ils se renseignent, que voulez-vous?… Ils ne connaissent pas un nom nouveau depuis dix ans… Et puis l'Académie a une peur atroce, c'est la peur de la bohème. Quand il n'ont pas vu un homme dans leurs salons, ils n'en veulent pas. Ils le redoutent. Ce n'est pas un homme de leur monde… C'est ce qui fait, je crois, qu'Autran a des chances. C'est un candidat des bains de mer. On l'a rencontré aux eaux. Et il a de la fortune. Et puis il est de Marseille. Il a pour lui Thiers, Mignet, Lebrun, les trois frères provençaux, qui se pousseront le coude pour voter pour lui.»
La petite touche—c'est le charme et la petitesse de la causerie de Sainte-Beuve. Point de hautes idées, point de grandes expressions, point de ces images qui détachent en bloc une figure. Cela est aiguisé, menu, pointu, c'est une pluie de petites phrases qui peignent, à la longue, et par la superposition et l'amoncellement. Une conversation ingénieuse, spirituelle mais mince; une conversation où il y a de la grâce, de l'épigramme, du gentil ronron, de la griffe et de la patte de velours. Conversation, au fond, qui n'est pas la conversation d'un mâle supérieur.
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16 novembre.—Sous la couverture mouillée que le pompier lui avait jetée, la pauvre danseuse si horriblement brûlée hier, Emma Livry, s'était mise à genoux et faisait sa prière.
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—Un superbe détail pour le soir d'une bataille. Après Isly, les vautours grisés des yeux des morts qu'ils avaient mangés, ne trouvant pas le reste encore assez corrompu, voletaient, trébuchaient, tombaient à terre comme des pochards.
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Samedi 22 novembre.—Gavarni a organisé avec Sainte-Beuve un dîner qui doit avoir lieu deux fois par mois. C'est aujourd'hui l'inauguration de cette réunion et le premier dîner chez Magny, où Sainte-Beuve a ses habitudes. Nous ne sommes aujourd'hui que Gavarni, Sainte-Beuve, Veyne, de Chennevières et nous, mais le dîner doit s'élargir et compter d'autres convives.
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