Puis on parle pédérastie, et d'un certain pédéraste se faisant 1 800 francs dans la saison des bals masqués, pédéraste qui a trouvé le moyen de se faire de la fausse gorge avec du mou de veau qu'il fait bouillir, et taille en forme de téton. L'autre jour, dit-elle, il était désolé. Un putain de chat, ainsi qu'il s'exprime dans son dialecte franco-germanique, au moment où il allait partir pour l'Opéra, avait mangé un de ses seins, qu'il faisait refroidir dans le chéneau de sa mansarde.

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23 février.—Dîner de Magny. Charles Edmond nous amène Tourguéneff, cet écrivain étranger d'un talent si délicat, l'auteur des MÉMOIRES D'UN SEIGNEUR RUSSE, l'auteur de l'HAMLET RUSSE.

C'est un colosse charmant, un doux géant aux cheveux blancs, qui a l'air du bienveillant génie d'une montagne ou d'une forêt. Il est beau, grandement beau, énormément beau, avec du bleu du ciel dans les yeux, avec le charme du chantonnement de l'accent russe, de cette cantilène où il y a un rien de l'enfant et du nègre.

Touché, mis à l'aise, par l'ovation qu'on lui fait, il nous parle curieusement de la littérature russe, qu'il annonce en pleine voie d'études réalistes, depuis le roman jusqu'au théâtre. Il nous apprend que le public russe est grand liseur de revues, et rougit de nous avouer que lui, et dix autres, sont payés 600 francs la feuille. Mais en revanche, le livre à peine rétribué là-bas et rapportant tout au plus 4000 francs…

Sur le nom de Henri Heine, prononcé par Tourguéneff, comme nous affirmons très haut notre admiration pour le poète allemand, Sainte-Beuve, qui dit l'avoir beaucoup connu, s'écrie que c'était un misérable, un coquin, puis sur le tolle général de la table, se tait, se dissimulant derrière ses deux mains qu'il gardé sur son visage, tout le temps que dure l'éloge.

Et Baudry de conter ce joli mot de Henri Heine, à son lit de mort. Sa femme priant à ses côtés Dieu de lui pardonner, il interrompt la prière, en disant: «N'en doute pas, ma chère, il me pardonnera; c'est son métier!»

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1er mars.—C'est le dernier dimanche de Flaubert, qui part s'enterrer dans le travail, à Croisset.

Un monsieur arrive, mince, maigre, rêche, la barbe pauvre, l'oeil dissimulé sous ses lunettes; mais sa figure, un peu effacée, s'anime en parlant, et son regard prend de la grâce en vous écoutant. Il a une parole amène tombant d'une bouche aux dents longues d'une vieille Anglaise. C'est Taine, l'incarnation en chair et en os de la critique moderne, critique à la fois très savante, très ingénieuse, et très souvent fausse au delà de ce qu'on peut imaginer. Il persiste chez lui un restant de professeur faisant sa classe. On ne se défroque pas de cela, mais le côté universitaire est sauvé par une grande simplicité, une remarquable douceur de rapports, une attention d'homme bien élevé et se donnant poliment aux autres.