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17 février.—Nous allons avec Flaubert, au petit bal masqué intime, donné par Marc Fournier à la Porte-Saint-Martin… On danse sur la scène fermée par trois décors paradisiaques, au bruit d'un orchestre drolatiquement costumé et jouant le Pied qui remue, mené par Artus, travesti en vieux gendarme. Le bal ressemble un peu à ces tableaux de l'Humanité qu'on vend sur les quais, et où l'on voit l'Univers représenté en tous ses costumes. Il y a des Turcs de Carle Vernet, des bayadères de Schopin, et des zouaves, et des Bretons, et des Circassiens, et des mousquetaires, et des pompiers de la banlieue en maillot couleur de chair, ayant sur les jambes simulées d'horribles exostoses. Gil-Perez s'exhibe en collégien fort en thème, Mélingue en capucin. Fournier suivi de Mariquita en page, Fournier qui était tout à l'heure un Charles IX authentique, en est à sa seconde transformation, et se remontre en pioupiou, au nez mangé par un chancre.

Tout ce monde danse pour s'amuser, et presque toutes les femmes sont jolies, et font un ensemble blanc et rose, où il y a des yeux qui brillent de plaisir, des Saint-Esprit sautant sur de rondes gorges, de délicates chevilles et de petites bottines vertes s'échappant de la gaze bouffante des jupes, des cheveux poudrés, légers comme des marabouts, des passequilles de danseuse espagnole, se mêlant dans la contredanse, aux rubans flottants d'une Folie. Et la Ferraris, en son costume de villageoise, avec sa beauté ingénuement niaise, a quelque chose de la fillette de la CRUCHE CASSÉE de Greuze, imprimée sur un cahier de papier à cigarettes.

Un moment se dresse, sur l'estrade de l'orchestre, un théâtre de marionnettes, où se joue la parodie du Bossu, parodie autour de laquelle toutes les femmes s'asseyent en corbeille, celles qui n'ont pas de place s'asseyant sur les genoux de celles qui en ont une… Puis Fournier, cette fois en pierrot, mi-partie blanc mi-partie noir, trébuchant d'un portant à l'autre, les bras levés en l'air et invitant à la joie, ivre de vin, ivre du bruit et de la folie de sa fête—et fantastique, et hoffmanesque, et shakespearien, et sardanapalesque, m'apparaît à la façon de Pierrot, dans une apothéose de la Faillite, au moment où une main invisible serait en train d'écrire sur le décor du fond: Clichy.

… Je suis revenu ce matin, à huit heures. On dansait encore. Des marchandes commençaient à se montrer en papillotes, sur la porte de leurs magasins. Des boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes. Les étalages se voyaient encore couverts de serge verte. Aux portes des restaurants, on chargeait dans des tombereaux les écailles d'huître. En bas de la Maison d'Or, un chiffonnier ramassait les citrons jetés. On enterrait la nuit. Dans l'air vaguement flottait la sonorité des cors de chasse éteints du mardi gras… Il se levait par le froid un jour magnifique d'hiver, et dans le bout des rues encore toutes bleues de vapeur, dans ce ciel pâle et déjà brillant, dans ces pans de mur éclairés, dans ces fenêtres où le réveil éclatait, dans ce lever de lumière, dans ce ciel blanc tout balayé, comme une limpide aquarelle, de rose et de bleu, il me semblait voir se fondre ma vision de la nuit: ces femmes, ces robes, ces bas… les rubans du carnaval.

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—A Londres, un jour d'hiver, Mélingue couché par terre, sur le tapis, devant la cheminée, racontait à Gavarni sa jeunesse, parlant religieusement de son père, un douanier de la mer, un vieux gabelou bronzé, qui, pendant une semaine passée à Paris, en plein triomphe du jeune comédien, ne laissait rien sortir de lui, jusqu'au moment où la diligence s'ébranlait dans la cour des Fontaines; pour le ramener dans sa province, et où soudain il envoyait une volée de baisers par la portière à son fils.

Et quand il fut mort, Mélingue trouvait, dans sa cahute de douanier, un tas de feuilles de papier, couvertes de bâtons et d'informes lettres. Le vieil illettré s'apprenait à écrire pour correspondre avec son fils.

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22 février.—Aujourd'hui Mlle *** a, chez Flaubert, une grasse causerie scatologique. Elle énumère les actrices facilement dérangées par les émotions de la scène, les actrices breneuses, foireuses, diarrhéeuses, les comédiennes perdant leurs légumes, selon son expression, citant comme les modèles du genre Mlle Georges, Mlle Rachel, Mme ***.