Mercredi 11 février.—En lisant les préfaces de Molière, on est frappé de la familiarité, presque de la camaraderie de l'auteur avec le Roi. La flatterie même échappe à la bassesse par la mythologie du compliment.
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14 février.—Dîners charmants que nos dîners du samedi. La conversation y touche à tout, et chacun se livre et se confesse un peu. On parle femmes.—«Moi, dit Sainte-Beuve, mon idéal, c'est des cheveux, des dents, des épaules et le reste… la crasse m'est égale…» Et comme il est question des élégants bonnets, que les femmes du monde se mettent la nuit, il dit: «Les miennes n'ont jamais mis de bonnet pour la nuit… je n'ai jamais vu qu'un filet… Après ça, je n'ai de ma vie passé une nuit avec une femme, à cause de mon travail.» Quelqu'un ayant fait une allusion aux femmes d'Orient, il témoigne une indignation farouche contre l'épilage des femmes de ces pays. Saint-Victor vient à sa rescousse, en jetant: «Ça doit ressembler à un menton de curé!» Et l'incident se termine par une violente diatribe de Sainte-Beuve contre l'Orient qui mutile tout…
Sainte-Beuve vient d'écrire un médaillon de Royer-Collard, et encore tout chaud de son article, il nous cite les mots consacrés de ce grand homme, et son dernier mot inédit, entendu par Veyne, qui le veillait pendant sa maladie. Comme son domestique avait peine à le faire uriner, il aurait dit en grommelant: «L'animal ne va plus!» Et Sainte-Beuve se pâme sur la hauteur philosophique de ce mot. Alors nous, de nous récrier sur tous les mots de valeur qui passent dans la conversation et qu'on ne compte pas, parce qu'ils ne sont pas dits par des gens bénéficiant d'une haute position politique ou sociale, et nous citons le mot superbe de Grassot, à son animal à lui, dans une pissotière: «Que t'es bête, viens donc, c'est pour pisser!» Et nous parvenons à tuer le mot du grand poseur avec le mot du grand farceur.
Au fond, notre indépendance absolue de tout ce qui est officiel, consacré, académiquement reconnu, renverse les habitudes d'esprit, les religions, les superstitions de respect de Sainte-Beuve, et nous lui apparaissons comme de singuliers pistolets, comme des contempteurs un peu effrayants. En dépit de sa liberté d'esprit de lettré, il a toujours sacrifié, et servilement souvent, à la considération du nom de l'écrivain, de l'historien, de l'orateur, du causeur même. Il n'a pas un jugement dégagé de l'agenouillement devant la politique à la façon du nôtre et qui lui permette de juger un Pasquier dans son inanité, un Thiers dans son insuffisance, un Guizot dans sa profondeur vide.
Nogent-Saint-Laurens qui dîne aujourd'hui et qui fait partie de la commission de la propriété littéraire, déclare qu'il est pour sa perpétuité. Proposition contre laquelle s'élève avec une grande vivacité Sainte-Beuve, s'écriant: «Vous êtes payé par la fumée, par le bruit… Mais un homme qui écrit devrait dire: Prenez, prenez… On est vraiment trop heureux qu'on vous prenne!» Et comme Flaubert, qui a l'habitude d'adopter assez volontiers le contrepied de l'opinion émise, jette: «Moi, si j'avais inventé les chemins de fer, j'aurais voulu que personne n'y montât, sans ma permission!» Sainte-Beuve réplique coléreusement: «La propriété littéraire pas plus que l'autre… Il ne faut pas de propriété… Il faut que tout se renouvelle, que chacun travaille à son tour…
Dans ces quelques paroles, jaillies du plus secret et du plus sincère de son âme, on sent, dans Sainte-Beuve, le célibataire révolutionnaire, et il nous apparaît presque avec la tête d'un conventionnel niveleur, d'un homme laissant percer contre la société du XIXe siècle des haines à la Rousseau, ce Jean-Jacques auquel il ressemble un peu physiologiquement.
Alors, je ne sais qui jette le nom de Hugo dans la conversation. Sur ce nom, Sainte-Beuve bondit, comme mordu par une bête sous la table, et déclare que c'est un charlatan, que c'est lui qui a été le premier un spéculateur en littérature! Là-dessus Flaubert s'exclame que c'est l'homme dans la peau duquel il aimerait le mieux être. «Non, lui répond justement Sainte-Beuve, non, en littérature, on ne voudrait point ne pas être soi… on voudrait bien s'approprier certaines qualités d'un autre… mais en restant toujours soi.»
Et tout à coup un adoucissement se fait dans sa voix… et il reconnaît à Hugo un grand don d'initiation: «Oui, c'est lui qui m'a enseigné à faire des vers. Un jour aussi, au Louvre, devant des tableaux il m'a appris sur la peinture… tout ce que j'ai oublié depuis… Un tempérament prodigieux, cet Hugo. Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe était le triple d'un autre, qu'il ébréchait tous les rasoirs. Il avait des dents de loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pêches. Et avec cela des yeux… tenez, quand il faisait ses FEUILLES D'AUTOMNE, nous montions, tous les soirs, sur les tours Notre-Dame, pour voir les couchers de soleil, —ce qui, entre nous, ne m'amusait pas beaucoup;—eh bien, il voyait de là-haut, au balcon de l'Arsenal, la couleur de la robe de Mlle Nodier.»
Oh! certes, c'est la santé d'une génie bien portant, mais toutefois pour le rendu des délicatesses, des mélancolies exquises, des fantaisies rares et délicieuses sur la corde vibrante de l'âme et du coeur, ne faut-il pas, je me le demande, un coin maladif dans l'homme, et n'est-il pas nécessaire d'être un peu, à la façon de Henri Heine, un crucifié physique?