Après des compliments, il nous demande pourquoi nous n'avons pas parlé des vertus provinciales, de la vie sociale de la province, de cette vie si particulière, si tranchée, si caractéristique, et qu'on trouvait surtout dans les villes de parlement comme Dijon, de cette vie aujourd'hui complètement morte… «Oui, reprend-il, la province ne se fait plus envoyer les livres de Paris, on ne lit plus; quand il vient des voisins chez moi à la campagne, je leur donne des livres, personne ne les ouvre…» Puis il nous parle de l'article de Sainte-Beuve sur notre livre, et nous dit qu'à cette place où nous sommes, Sainte-Beuve venait souvent causer avec lui en 1848, lui avouant que c'était dans le but de l'étudier, et lui demandait comment il faisait pour parler, et prenait des notes, en se frottant joyeusement les mains: «Je lui ai connu bien des phases d'existence. D'abord, idolâtre de Hugo chez Hugo, et là, faisant les meilleurs vers qu'il ait faits: les vers à sa femme; puis saint-simonien; puis mystique à croire qu'il allait devenir chrétien, et maintenant très mauvais. Savez-vous que l'autre jour, à l'Académie, à propos du Dictionnaire, il a osé dire, en se touchant le front: «Enfin croyez-vous que ce que nous avons là, soit autre chose qu'une sécrétion du cerveau?» C'est du matérialisme comme on ne croyait pas qu'il y en eût encore, sauf chez quelques médecins. Il y a bien le rationalisme, le scepticisme, mais le matérialisme pur, cela n'existait plus, il y a quelques années… Et dernièrement, lors du prix de 20,000 francs et de la discussion au sujet de Mme Sand, n'a-t-il pas dit que le mariage était une institution condamnée, que ça n'aurait bientôt plus lieu…

«Oh! Littré, mon Dieu, tout en reconnaissant que l'évêque d'Orléans a fait son devoir, et qu'il était dans son droit, je n'aurais pas été aussi éloigné que mes amis de voter pour lui: c'est un homme austère, honorable, qui a fait de grands travaux.

«Et puis, il a une chose à son compte, dont je lui sais le plus grand gré et que j'estime beaucoup en lui, c'est que toutes les fois qu'il a parlé du moyen âge, il a rendu justice à l'élément germain qui existe incontestablement dans notre race. En dehors du dogme et de la foi, le catholicisme est sans doute ce qu'il y a de meilleur, mais il faut pour l'équilibre, qu'au-dessus du catholicisme, l'élément germain se mêle, en nous, à l'élément latin. Voyez en effet l'affaissement des races du Midi. Eh bien, Littré a vu cela. Thierry, Guizot sont toujours contre les barbares. Littré, au contraire, est pour eux, et son point de vue est très juste…

«Ah! vous savez, nous avons dans l'Académie une nouvelle conversion au bonapartisme. C'est Cousin, oui Cousin! Il est venu l'autre jour me dire qu'il fallait nommer des bonapartistes inoffensifs. Mais, lui ai-je dit, les reptiles sont toujours dangereux! Il trouve que l'on doit se contenter de la liberté civile. Mais, ça m'est bien égal d'avoir la liberté de faire mon testament. Canning l'a très bien dit: «La liberté civile c'est la liberté civique…» C'est la vie politique qu'il faudrait donner à la France… Mais voilà qu'on se retire, qu'on capitule dans la vie privée!»

Ce soir, chez la princesse Mathilde, Fromentin fait la remarque que, depuis les Carrache, les procédés matériels de la peinture sont complètement changés, qu'on n'a qu'à regarder un tableau d'avant eux, et qu'on verra toutes les lumières en creux, tandis que dans la peinture moderne toutes les lumières sont en relief. Il regarde ces empâtements comme un malheur, et, un peu poussé par nous, il dit ne comprendre la peinture qu'avec une grisaille, recouverte de matières colorantes, de glacis. C'est du reste son procédé. Nous lui opposons Rembrandt. Il le déclare un maître exceptionnel…

En revenant avec lui, il nous parle de l'ennui que lui cause la peinture, de l'indifférence qu'il apporte à la réussite d'un tableau, en même temps qu'il s'entretient bavardement du goût qu'il a à écrire, du petit battement de coeur à son réveil, de la petite fièvre à laquelle il se reconnaît apte à la composition d'un bouquin, et malheureusement des longs intervalles, et des années qui séparent un livre d'un autre, en sorte que lorsqu'il se remet à la copie, il est incertain s'il sait encore écrire.

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—Aubryet me contait, que dans la rue, hier, une petite fille de sept ou huit ans, lui avait proposé sa soeur, une fillette de quatorze ans, en lui offrant de faire, avec son haleine, de la buée sur les carreaux de la voiture où ils monteraient, de manière que les agents de police ne voient rien.

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11 mars.—C'est le jour du dîner de Magny. Nous sommes au grand complet. Il y a deux nouveaux: Théophile Gautier et Neftzer.