22 mai.—Après dîner, en compagnie de Flaubert et de Bouilhet, —s'essayant à apprendre, à Mantes, le chinois, pour fabriquer un poème du Céleste Empire,—nous voici rue de Bondy, à l'entrée du boyau noir, encombré de blouses, au milieu desquelles s'ouvre la porte des coulisses de la Porte-Saint-Martin.

Un escalier en colimaçon à rampe de bois graisseuse, et de toutes petites portes, et des paliers resserrés, et un labyrinthe de corridors étroits, où les coudes touchent les deux murs.

Puis les pieds posent sur un plancher, l'épaule frôle un châssis de bois, garni de vieux journaux. Et nous voilà au milieu d'apparitions étranges, de porteurs d'oripeaux, d'habillés d'étoffes claquantes, se perdant et s'éteignant dans le bleu des bourgerons de faubourgs.

C'est un va-et-vient automatique, sans paroles, avec des morceaux de bal masqué qui traversent le regard, une sorte de carnaval dans le clair-obscur,—et des petites filles, en blouses de pension, filant entre vos jambes, et d'autres montant un escalier, en remuant dans la nuit, des gazes d'anges. Par une découpure de décor, de temps en temps, un coin de scène, une bouffée de musique, un bruit de voix.

Et un monde de machinistes, d'ouvriers, de figurants, un peuple hâve et rachitique, aux faces fardées, tout cela allant, avec un mouvement d'immense manufacture, de prodigieuse usine,—d'une fantastique fabrique d'illusions, en pleine activité.

Là dedans des odeurs de quinquet, des vapeurs de gaz, des acretés de vieille poussière, des sueurs de danseuses rousses, des émanations d'étoffes reteintes, l'haleine d'une population nourrie d'ail, des relents de misère, de saleté de corps, d'aigre de petits enfants.

Nous montons dans du noir, où l'on heurte des voix, nous ouvrons une loge de seconde. Le lustre est baissé, la rampe haute. Aux deux coins de la scène, sur des fauteuils de tragédie, sont assis, d'un côté Anicet Bourgeois, de l'autre Marc Fournier, et un régisseur, une canne à la main, range des bataillons de danseuses, des légions de comparses, ainsi qu'un caporal prussien qui commanderait aux visions d'un songe.

Dans la salle grouillent, confusément mêlés, le théâtre et la vie, la rue et la féerie: des gens de l'endroit, en manches de chemises, attablés au velours des premières galeries, des danseuses blanches, nuageuses, diadémées de clinquant, leur jupe relevée en nimbe derrière elles, au milieu d'allumeurs de quinquets. Un prince Charmant, en costume d'argent, mouche un petit mome en blouse.

Sur la scène on s'agite, on se remue. Espinosa, le maître de ballets, arpente le devant du théâtre, en claquant la mesure dans ses mains. Les danseuses se trémoussent en costume, ou bien en jupon et en corset, dans un déshabillé de grisette, qui vous fait passer devant les yeux, comme le LEVER DES OUVRIÈRES EN MODES à l'Opéra;—au cou, pour ne pas avoir froid, elles se sont noué leurs mouchoirs.

—Ces dames seront-elles en costumes de caractère? demande la voix de la censure.