Enfin cela s'apaise, Saint-Victor tend la main à Edmond, et le dîner reprend.

Mais ne voilà-t-il pas que Renan se met à dire qu'il travaille à ôter de son livre toute la langue du journal, qu'il essaye d'écrire la vraie langue du XVIIe siècle, la langue définitivement fixée, et qui peut suffire à rendre tous les sentiments.

—Vous avez tort et vous n'y arriverez pas, riposte Gautier, je vous montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sont pas du XVIIe siècle… Vous avez des idées nouvelles, n'est-ce pas, eh bien à des idées nouvelles il faut des mots nouveaux!… Et Saint-Simon, croyez-vous qu'il écrivit le langue de son siècle? Et Mme de Sévigné, donc…

Et la grande parole de Gautier enterrant les objections de tous, il continuait: «Oui, peut-être avaient-ils assez des mots qu'ils possédaient, en ce temps-là, je vous l'accorde. Ils ne savaient rien, un peu de latin et pas de grec. Pas un mot d'art. N'appelaient-ils pas Raphaël, le Mignard de son temps! Pas un mot d'histoire! Pas un mot d'archéologie! Je vous défie de faire le feuilleton que je ferai mardi sur Baudry avec les mots du XVIIe siècle.»

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17 mai.—Saint-Victor a dîné hier chez Girardin, où se trouvaient Boitelle, le général Fleury, le duc de Morny. Quelle amusante parodie d'opposition dans le moment: Sacy aux DÉBATS, Guéroult à l'OPINION NATIONALE, Havin au SIÈCLE, Girardin à la PRESSE.

Le duc de Morny, qui a été le causeur du dîner, s'est amusé à soutenir que les femmes n'avaient point de goût, qu'elles ne savaient pas ce qui est bon, qu'elles n'étaient ni gourmandes ni libertines, qu'en tout elles n'obéissaient qu'à des caprices et à des boutades. Ensuite il a émis cet axiome que, chez les nations, un peu de libertinage adoucit les moeurs, et enfin, à la grande indignation d'une honnête femme qui se trouvait là, il a commencé une audacieuse et originale apologie de la tribaderie, qui, selon lui, raffine la femme, la parfait, l'accomplit.

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19 mai.—Ennui, fatigue, découragement de notre livre, presque fini (RENÉE MAUPERIN), ainsi qu'il arrive des tâches longues, au moment d'être achevées.

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