—Je m'en vais ce soir user mes gants de Saint-Gratien à la CLOSERIE DES
LILAS.

Là, seulement on retrouve le type physique de la femme de Gavarni, la petite souris de Paris. Là, du vrai rire, de la bonne gaîté, et du brouhaha, et des femmes qui demandent aux passants des épingles pour se rajuster, et des musiques d'orchestre reprises joyeusement en choeur par les danseurs, et des étudiants qui, comme pourboire, donnent une poignée de main aux garçons.

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Vendredi 17 juillet.—Chez Gautier à Neuilly. Il est huit heures et demie. Nous le trouvons à table, entouré de son fils et de ses deux filles, croquant en manches courtes, avec toutes sortes de coquets gestes, les écrevisses d'un grand plat, placé au milieu de la table. Et grignotantes, en même temps qu'agacées par les carapaces, qu'elles rejettent avec des impatiences de chattes, elles se retournent vers nous, passant leur tête pour nous parler, l'une au-dessous de l'autre, étageant leurs moues et leurs sourires, nous contant le Chinois avec lequel elles ont dîné hier, allant chercher les souliers de la Chinoise qu'il leur a donnés, bégayant les mots chinois qu'il leur a dits. Ça leur va, ce caquetage exotique, à ces jolies et mutines Orientales de Paris, qui ont, dans leurs mouvements, je ne sais quelle mollesse tendre, et dans leurs personnes, un brin de ces êtres de gentillesse, timides, familiers et curieux, repoussés doucement par la main du rajah de Lahore, dans la visite que lui fait le prince Soltikoff. Oui, par moments, ces deux fillettes semblent les filles de la nostalgie des pays de soleil de leur père.

Et l'on apporte des plats d'une cuisine étrangement cosmopolite: des épinards dans lesquels on a pilé des noyaux d'abricots, un zabayon,—et Gautier, heureux, réjoui, mangeant, plaisantant, interpellant les bonnes avec une solennité drolatique, comiquement débonnaire, s'épanouit comme un Rabelais en famille.

On se lève de table, on passe au salon. Les fillettes vous attirent doucement dans de petits coins d'ombre et d'intimité, en de gracieuses attitudes de confidences familières, pour vous faire épeler une page de leur grammaire chinoise, ou vous montrer, au milieu de petits rires argentins, une ANGÉLIQUE, d'après un tableau de M. Ingres, sculptée par Judith, dans un navet,—hélas! se ratatinant tous les jours.

Mais voici Gautier qui, à propos du livre de Renan, auquel il reproche l'entortillage de ce Dieu qui n'est pas Dieu et qui est plus que Dieu, fait le livre, selon lui, qu'il fallait faire sur Jésus-Christ.

Alors il esquisse un Jésus, fils d'une parfumeuse et d'un charpentier, un mauvais sujet qui quitte ses parents et envoie dinguer sa mère, qui s'entoure d'un tas de canailles, de gens tarés, de croquemorts, de filles de mauvaise vie, qui conspire contre le gouvernement établi, et qu'on a très bien fait de crucifier ou plutôt de lapider: un socialiste, un Sobrier de ce temps-là, un exaspéré contre les riches, le théoricien désespéré de l'IMITATION, le destructeur de la famille et de la propriété, amenant dans le monde un fleuve de sang, et les persécutions, et les inquisitions, et les guerres de religion, faisant la nuit sur la civilisation, au sortir de la pleine lumière qu'était le polythéisme, abîmant l'art, détruisant la pensée, en sorte que les siècles, qui viennent après lui ne sont que de la m—— jusqu'à ce que trois ou quatre manuscrits, rapportés de Constantinople par Lascaris, et trois ou quatre morceaux de statues, retrouvés en Italie, lors de la Renaissance, soient, pour l'humanité, comme un jour rouvert, en pleines ténèbres…»

«Ça c'était un livre, ça pouvait être faux, mais le livre avait sa logique. Il y avait aussi le livre absolument contraire et qui prêtait au moins autant… Mais je ne comprends pas un livre entre l'un et l'autre.»

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