Nous allons le voir aujourd'hui. Mlle Aimée me dit, en traversant les pièces du rez-de-chaussée: «Vous savez, il est très malade… Quand on lui a appris la décision du jury, il a eu une tache de sang à l'oeil, comme à la suite d'un coup de sang.»
Nous entrons, et nous trouvons Gavarni dans son grand salon, au milieu de l'espèce d'obscurité, que font des persiennes fermées en plein jour. Il nous semble très pâle dans l'ombre. Nous entendons sa respiration oppressée. Il a peine à nous donner sa chaude poignée de main d'autrefois. D'une voix étouffée, il s'essaye cependant à nous faire ses amicales plaisanteries d'autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage. Il nous dit: «C'est toujours la même chose, toujours ce tuyau de soufflet… J'ai eu froid dans mon lit… Tous ces palliatifs, toutes ces inhalations d'eau, je n'y crois pas… Il faudrait un seton ou me faire un trou là dessous… là, à la gorge… Mais Veyre ne veut pas. Il me donne des choses à boire… Tenez, ça… qui n'est pas joli à boire…» Et il sourit à peu près. «Mon Dieu, le soufflet est bon, très bon… Ce sont les ficelles qui ne vont plus. Oui les poumons, la poitrine, c'est bon… Il m'a ausculté… J'ai bien le coeur un peu trop petit. Mais au fond, c'est ce larynx…»
Nous lui parlons alors d'une consultation, à laquelle il ne se refuse pas trop.
Et nous le quittons très alarmés, effrayés de cette maigreur que nous touchions dans cette main, pleine de cordes; que nous devinions sous cette robe de laine blanche, sous ces deux ou trois paires de chaussettes roulées autour de ses pieds; effrayés de ce lent dépérissement, de cet épuisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anémie amenée par les longues souffrances, et peut-être encore par tant d'années d'une alimentation insuffisante, où cette pure intelligence ne voulait pas manger, se refusait à manger, trouvait de l'ennui à manger.
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Lundi 17 août.—Sortant de la solitude de Gretz, nous retombons avec un certain plaisir dans cette parlotte de Magny. Il n'est d'abord question que du mort qu'on vient d'enterrer, d'Eugène Delacroix, et Saint-Victor esquisse drolatiquement, d'un mot, cette figure de bilieux ravagé, que nous avons vu un jour passer dans la rue des Beaux-Arts, un carton sous le bras: «Il avait l'air de l'apothicaire de Tippoo Saeb!»
Et le mot lancé, soudain le critique pâlit dans sa soupe. On est treize… oui, positivement treize. «Bah! dit Gautier jouant mal l'assurance, il n'y a que les chrétiens qui comptent, et il y a ici pas mal d'athées!»
Toutefois Saint-Victor et Gautier envoient un garçon chercher, pour faire le quatorzième, le fils de Magny, un jeune collégien, devant lequel on raconte bientôt des choses énormes.
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25 août.—Cabourg. Nous voici dans un singulier endroit, un bain de mer fait par et pour des gens de théâtre, un bain de mer dont la pancarte, réglementant la pudeur des baigneurs, commence par: «Le maire de Cabourg, chevalier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Charles III…» et finit par le nom de Dennery.