Il nous parle avec une haute estime de notre étude sur Watteau, et passe à l'histoire si intéressante qui manque, à l'histoire du mobilier français. Alors, il nous esquisse, comme en des devis de poète, le logis à l'italienne du XVIe siècle, et les immenses escaliers au milieu du palais; puis les grands plain-pieds amenés par la disparition des escaliers, et introduits à l'hôtel Rambouillet; puis le Louis XIV incommode et sauvage; puis ces merveilles d'appartements des fermiers généraux, à propos desquels il se demande si c'est l'argent de ces financiers, ou le goût particulier des ouvriers d'alors, qui les ont fait naître… puis enfin notre appartement moderne, même le plus riche… sérieux, démeublé, désert.
«Vous, Messieurs, qui êtes des observateurs,—s'écrie Michelet, abandonnant soudain le mobilier français:—il y a une histoire que vous écrirez, l'histoire des femmes de chambre… Je ne vous parle pas de Mme de Maintenon, mais vous avez Mlle de Launai… Et vous avez encore la Julie de la duchesse de Grammont, qui a eu une si grande influence sur elle… dans l'affaire de Corse, surtout. Mme Du Deffand dit quelque part, qu'il n'y a que deux personnes qui lui soient attachées: d'Alembert et sa femme de chambre… Oh! c'est une chose curieuse et importante que la part de la domesticité dans l'histoire… Les domestiques mâles ont eu moins de pesée sur elle…
Un moment, il parle de Louis XV et des temps modernes. Louis XV, un homme d'esprit, mais un néant, un néant… Les grandes choses de ce temps-ci saisissent moins, elles échappent… On ne voit pas l'isthme de Suez, on ne voit pas le percement des Alpes… Un chemin de fer, on n'aperçoit qu'une locomotive qui passe, un peu de fumée… et ce chemin de cent lieues?… Oui, les choses de ce temps, on n'en voit pas la longueur!»
Un moment de rêverie, au bout de laquelle Michelet reprend «: Je traversais un jour l'Angleterre dans sa partie la plus large, de York à … J'étais à Halifax… Il y avait des trottoirs dans la campagne, une herbe aussi bien tenue que le trottoir, et le long, des moutons qui paissaient… tout cela éclairé au gaz. Oh! une chose bien singulière!»
Là, un silence, et la causerie repart:
«Avez-vous remarqué qu'aujourd'hui, les hommes célèbres n'ont pas la signification de leur physionomie… Voyez leurs portraits, leurs photographies… Il n'y a plus de beaux portraits… Les gens remarquables ne se distinguent plus… Balzac n'avait pas de caractéristique… Est-ce que vous reconnaîtriez, sur la vue, M. de Lamartine? Rien dans la tête, les yeux éteints… seulement une élégance de tournure que l'âge n'a pas cassée… C'est qu'en ce temps, il y a chez nous trop d'accumulation… Oui, bien certainement, il y a plus d'accumulation qu'autrefois. Nous contenons tous plus des autres, et alors contenant plus des autres, notre physionomie nous est moins propre… Nous sommes plutôt des portraits d'une collectivité que de nous-mêmes…»
Michelet a remué, comme cela, de hautes idées, pendant près d'une demi-heure.
Nous nous sommes levés; il nous a reconduits jusqu'à sa porte. Alors, dans la lumière de la lampe, qu'il portait contre lui, nous est apparu, une seconde, ce prodigieux historien de rêve, ce grand somnambule du passé, cet original causeur; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son ventre, dans un geste étroit, et souriant avec de grandes dents de mort et deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l'air d'un petit rentier rageur, la joue balayée de longs cheveux blancs.
… Au sortir du dîner de Magny, et en pérégrinant, au pas lent et balancé d'un éléphant qui, après une traversée, se souvient du roulis,—c'est le pas de Gautier d'aujourd'hui,—le cher homme, tout en étant heureux et flatté, à la façon d'un débutant, des articles que vient de lui consacrer Sainte-Beuve, se plaint un peu de ce que dans l'examen de ses poésies, il n'a pas parlé de celles où il a mis le plus de lui-même, des ÉMAUX ET CAMÉES.
Il ne comprend pas cette application du critique, à trouver chez lui un côté amoureux, sentimental, élégiaque, dont il a horreur. Il dit que, bien certainement, dans les trente volumes qu'il a été obligé de pondre, il s'est vu forcé de donner aux bourgeois par-ci par-là, la satisfaction d'un épisode d'amour, mais que les deux cordes de son oeuvre, les deux vraies grandes notes de son talent, sont la bouffonnerie et la mélancolie noire.