19 novembre.—Gaiffe nous accroche sur le boulevard… Je le mets sur ses souvenirs de la guerre d'Italie, où il y a été envoyé comme journaliste. Il me parle, en délicat observateur et en peintre coloriste, des blessés, de ce qu'il a surtout remarqué en eux: l'oeil avec dedans ce regard doux, triste, enfantin, attrapé comme celui d'une petite fille, à laquelle on aurait abîmé sa poupée.
Puis il me peint un champ de bataille, en l'étonnante symétrie, en l'espèce d'arrangement ordonné des morts, couchés avec d'étroites petites ombres portées derrière eux… et la terre, sur tout ce champ de bataille, sans une motte en relief, mais aplatie, durcie, battue comme une aire de grange… et toutes ces têtes, même celles aux traits boursouflés, augustes de paix.
Il me dessine aussi la silhouette de l'aumônier, pareil à un semeur de blé, semant les absolutions sur les champs des blessés, en train de le suivre de l'oeil, ainsi que des affamés suivent un gigot à une table d'hôte.
Un jour, Gaiffe dînait à l'état-major. Assez près de lui, il y avait un tout jeune officier autrichien blessé, qu'un vieillard, sans doute un domestique, une larme dans l'oeil, cherchait à faire boire. Le jeune homme ne voulait pas, repoussait la boisson avec une main, à un doigt de laquelle se voyait une bague armoriée. Dans le mouvement de son refus, un peu de l'eau de la tasse, choquée par lui, tomba sur sa tunique. Alors, avec une grâce charmante, il donna sur la joue du vieux, une petite tape de gronderie amicale—et passa dans l'effort de ce geste.
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23 novembre.—Nous allons remercier Michelet, que nous n'avons jamais vu, de la phrase flatteuse, qu'il a mise pour nous, dans la préface de son volume: LA RÉGENCE[1].
[Note 1: «D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de
Goncourt).»]
C'est rue de l'Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison bourgeoise, presque ouvrière. Au troisième, une porte à un seul battant, ressemblant à la porte d'un commerçant en chambre. Une bonne ouvre, nous annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.
Le jour est tombé. Une lampe, à l'abat-jour baissé, laisse vaguement apercevoir un mobilier, où l'acajou se mêle à des objets d'art, à des glaces sculptées, et qui, enseveli dans la pénombre, a l'apparence du mobilier d'un bourgeois, habitué des Commissaires-priseurs. La femme de l'historien, une femme au visage à la fois sérieux et jeune, se tient sur une chaise, à côté du bureau, où est placée la lampe, le dos à la fenêtre, dans la pose un peu rigide d'une teneuse de livres dans une librairie protestante. Michelet est assis au milieu d'un canapé de velours vert, calé par des coussins en tapisserie.
Il est comme son histoire même, toutes les parties basses dans la lumière, le haut dans une demi-nuit; le visage rien qu'une ombre, avec autour la neige de longs cheveux blancs, une ombre d'où sort une voix professorale, sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.