Il est minuit sonné. Flaubert, qui vient de nous lire la fin de son voyage et son retour par la Grèce, veut encore lire, veut encore causer, et nous dit qu'à cette heure, il commence seulement à s'éveiller, et qu'il ne se coucherait qu'à six heures du matin, si nous n'avions pas envie de dormir.

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8 novembre.—… Voici quelques hautes courtisanes qu'il m'est donné de voir. Toutes me font l'effet de simples prostituées. Dans la familiarité et l'intimité de la vie, elles ne vous apportent pas d'autres sensations que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu'elles en sortent ou qu'elles n'en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles, leur tenue, leur amabilité, elles vous y ramènent toujours. Aucune dans le vice, jusqu'ici, ne m'a paru d'une race supérieure. Au fond, je crois qu'à l'heure présente il n'y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce nom, n'est que des filles.

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Lundi 9 novembre.—Dîner Magny.

Théophile Gautier développe la théorie qu'un homme ne doit se montrer affecté de rien, que cela est honteux et dégradant, qu'il ne doit jamais laisser passer de la sensibilité dans ses oeuvres, que la sensibilité est un côté inférieur en art et en littérature.

«Cette force, dit-il, que j'ai, et qui m'a fait supprimer le coeur dans mes livres, c'est par le stoïcisme des muscles que j'y suis arrivé.

Il y a une chose qui m'a servi de leçon. A Montfaucon, on me montra un jour des chiens. Il fallait passer bien au milieu du chemin, et tenir contre soi les pans de sa redingote. C'étaient des chiens très vigilants, élevés pour la garde des châteaux et des fermes. Quand on leur mettait un âne dans le chemin, et qu'on les lâchait, en cinq minutes, l'âne était nettoyé, il n'en restait qu'une carcasse… Après on me fit passer dans un autre compartiment de chiens: ces derniers tout peureux, rampant à terre autour de vous, léchant vos bottes. «—C'est une autre espèce? demandai-je à «l'homme.—Non, Monsieur, ce sont absolument les mêmes… Mais les autres, on leur donne de la viande et ceux-ci on ne les nourrit qu'à la panade.»

Cela m'a éclairé… j'ai mangé, par jour, six livres de mouton, et j'allais à la barrière, le lundi, attendre la descente des ouvriers plâtriers, pour me battre avec eux.»

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