Mon cousin me parlait aujourd'hui de son maître de pension, le père Cerceau, un ancien oratorien, marié à une ci-devant religieuse. Affecté d'une myopie qui lui donnait un perpétuel mouvement grimaçant dans la face, c'était le type du gobe-mouche, mais un gobe-mouche avec une latinité énorme, et si passionné de Virgile, qu'il avait taillé les deux grands buis de l'entrée de son jardin: l'un en un Enée, l'autre en une Lavinie.

Ce pauvre homme, la faiblesse même, avait besoin, pour la tenue de sa classe, de l'énergie et au besoin de la poigne de Mme Cerceau, qu'il appelait à la rescousse dans les moments de crise.

—Eh bien! y a-t-il quelque chose de nouveau? était la phrase traditionnelle par laquelle il commençait toujours sa classe.—Marmont a trahi!—Deux cents vers, toi! Pourquoi dis-tu des choses comme ça?—Mais, Monsieur, vous me demandez…—Vois-tu, j'ai connu une personne qui m'a donné tous les détails!—Mais, Monsieur, il y avait du son dans les cartouches!—Qui est-ce qui t'a dit ça?—Je l'ai vu, monsieur Cerceau!—Tu l'as vu?» Et il s'approchait de l'élève pour le jeter dehors, mais, voyant le bambin se mettre en état de défense, on l'entendait s'écrier: «Madame Cerceau! madame Cerceau! mettez cet homme à la porte!»

Un autre jour: «Y a-t-il quelque chose de nouveau?—Monsieur, il y a eu un duel!—Un duel ici, on s'est moqué de toi!—Mais c'est entre M*** et M***, même que nous avons vu par terre des gouttes de sang.—De sang, Messieurs, c'est trop curieux. Vous ne le direz pas. Ficelez vos livres. Nous allons aller voir cela!»

C'était le grand moment de la restauration des idées catholiques, et le pauvre père Cerceau disait sur un ton lamentable, à ses élèves: «Messieurs, vous serez cause de ma ruine. Mme de Noiron se plaint que vous lui faites des grimaces à l'église…» Mme de Noiron, la mère du procureur du roi, faisait trembler le prêtre marié. Alors on reprenait, dans les classes, l'étude de l'Évangile, et mon cousin lui disant: «Moi, je ne veux pas l'apprendre!—Eh bien! je t'en prie, apprends-le pour moi seulement le samedi. Faut-il que je me mette à tes genoux? Le veux-tu? Tu es trop jeune pour comprendre…»

Plus tard, quand mon cousin était sorti du collège, son ancien maître s'invitait à dîner chez lui en ces termes: «Labille, tu me feras faire un petit dîner… moi, je ne suis pas gourmand, je suis friand… tu auras une petite truite saumonée, non citronnée… un pain au lait, où tu ne mettras que trois oeufs, c'est plus douillet…» Et, le petit dîner dégusté et arrosé d'une ou deux bouteilles de bon bourgogne, l'ancien oratorien disait à son élève: «Crois-tu en Dieu, Labille?—Mais oui, monsieur Cerceau!—C'est comme moi… mais en Jésus-Christ, non… c'est une trop jeune barbe!»

* * * * *

—Je ne suis pas aussi heureux que ces gens qui portent, comme un gilet de flanelle qu'ils ne quittent même pas la nuit, la croyance en Dieu. Du soleil ou de la pluie, du poisson frais ou du gibier faisandé me font croire ou douter. Il y a aussi, dans la fortune des coquins, des complicités de la Providence qui me rendent terriblement incrédule. La survie immortelle me sourit aussi, quand je pense à ma mère, quand je pense à nous; mais une survie impersonnelle, une survie à la gamelle, comme je le disais à Saint-Victor, ça m'est bien égal. Et me voilà matérialiste…

* * * * *

Mais, si je me mets à penser que mes idées sont le choc de sensations, et que tout ce qu'il y a de surnaturel et de spirituel en moi, ce sont mes sens qui battent le briquet,—aussitôt je suis spiritualiste.