Et moi, sur ma chaise, j'attends avec l'émotion d'un père qui attend un héritier ou rien. C'est ma première eau-forte que je fais tirer chez Delâtre: le portrait d'Augustin de Saint-Aubin… Oui, voilà plusieurs jours que nous sommes plongés dans l'eau-forte, mais jusqu'au cou et même par-dessus la tête. Particularité étrange, rien ne nous a pris dans la vie comme ces choses: autrefois le dessin, aujourd'hui l'eau-forte. Jamais les travaux de l'imagination n'ont eu pour nous cet empoignement, qui fait absolument oublier non seulement les heures, mais encore les ennuis de la vie, et tout au monde. On est de grands jours à vivre entièrement là dedans. On cherche une taille comme on ne cherche pas une épithète, on poursuit un effet de griffonnis comme on ne poursuit pas un tour de phrase. Jamais peut-être, en aucune situation de notre vie, autant de désir, d'impatience, de fureur d'être au lendemain, à la réussite ou à la catastrophe du tirage.
Et voir laver la planche, la voir noircir, la voir nettoyer, et voir mouiller le papier, et monter la presse, et étendre les couvertures, et donner les deux tours, ça vous met des palpitations dans la poitrine, et les mains vous tremblent à saisir cette feuille de papier tout humide, où miroite le brouillard d'une image à peu près venue.
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—Au café Riche, un vieillard était à côté de moi. Le garçon, après lui avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu'il désirait: «Je désirerais, dit le vieillard, je désirerais… avoir un désir.»—C'était la Vieillesse, ce vieillard.
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Mars.—Tous ces temps-ci, nous ne voyons personne, nous restons plongés et la pensée enfermée dans l'eau-forte. Rien n'occupe, rien n'arrache aux soucis comme ces distractions mécaniques. Distraction venue à temps et qui nous empêche de songer au retardement de notre roman dans la PRESSE. Allons, nous voilà dans les mains un outil d'immortalisation pour ce que nous aimons, pour le XVIIIe siècle, et nous roulons projets sur projets de livres à figures, popularisant par l'estampe les hommes et les choses de ce temps: d'abord une série sur les artistes par fascicules et dont la première livraison, LES SAINT-AUBIN, s'imprime dans ce moment chez Perrin de Lyon; puis un PARIS AU XVIIIe SIÈCLE, donnant les tableaux et les dessins inédits; enfin les personnages célèbres peints au pastel par La Tour, les masques et les têtes reproduites dans leur grandeur nature.
Il faut en ce monde beaucoup faire, beaucoup vouloir.
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26 avril.—Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m'entourent me blesse et m'agace. Ma bonne, ma maîtresse me paraissent plus bêtes que les autres jours. Mes amis m'ennuient, et me semblent s'entretenir d'eux-mêmes plus qu'à l'ordinaire. La sottise que j'accroche ou avec laquelle je suis forcé d'échanger quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que j'approche, tout ce que je touche, tout ce que je perçois me gratte à rebrousse-nerfs. Je n'attends rien et j'espère cependant quelque chose d'impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux où je vis, loin des journaux annonçant ou n'annonçant pas le passage du Tessin par les Autrichiens, loin de mon moi, contemporain, littéraire et parisien, un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose, semblable à la FOLIE de Fragonard, gravée par Janinet,—et où la vie ne m'embêterait pas.
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