27 avril.—De l'ennui, de l'ennui plus noir, plus profond, plus intense, et nous nous y enfonçons, non sans une certaine jouissance amère et rageuse. Au fond de nous, la pensée de dépouiller notre qualité de Français, d'aller à l'étranger recommencer la Hollande libre parleuse des XVIIe et XVIIIe siècles, de faire un journal contre ce qui est, de s'ouvrir, de briser le sceau sur sa bouche, de répandre ses dégoûts dans un cri de colère… Il y a depuis un mois une veine de malheur sur nous. Tout avorte, tout manque, tout rate. Notre pièce, annoncée par les journaux comme reçue, est au panier. Notre roman à moitié composé nous a été rendu. Et par là-dessus des ennuis de rembaillement de fermes et des accrocs de santé.

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8 mai.—On a beaucoup écrit sur la tragédie, sur la grande tragédie du grand siècle. Et rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette belle gravure des COMÉDIENS FRANÇAIS de Watteau.

Comme c'est l'interprétation parlante de la tragédie, telle qu'elle fut conçue dans le cerveau d'un Racine, déclamée, chantée, dansée par une Champmeslé, applaudie par les gens bien nés d'alors et les seigneurs sur les banquettes. En voici la pompe, la richesse, la composition solennelle, le geste accompagnant la mélopée… Oui, la tragédie respire et vit là, mieux que dans l'oeuvre imprimée et morte de ses maîtres, mieux que dans les reconstitutions des critiques; oui, là, sous ce portique ordonnancé par un Perrault, qui laisse voir sous un de ces arcs le jet d'eau d'un bassin de Latone; là, dans ce quatuor balancé, dans cette partie carrée où la passion dramatique semble un menuet grandiose.

Quel Roi-Soleil de l'alexandrin, celui à qui une Ariane dit: «Seigneur!» ce glorieux personnage couronné de sa perruque, en grand et magnifique habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa cuirasse de rayons! Et quelle reine magique de Versailles, celle qu'on appelle de ce grand nom: «Madame!» la princesse au panier superbe, au corsage semblable à la queue d'un paon! Et l'attitude respectueuse de ces deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de leurs tirades: le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se détournent pour pleurer et font une si régulière perspective d'attendrissement!

—On a souvent essayé de définir le Beau en art. Ce que c'est? Le Beau est ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce que votre maîtresse et votre bonne trouvent d'instinct affreux.

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11 mai.—On sonne. C'est Flaubert, à qui on a dit que nous avions vu quelque part une masse à assommer, à peu près carthaginoise, et qui vient nous demander l'adresse de la collection. Il nous conte ses embarras au sujet de son roman carthaginois: il n'y a rien. Pour retrouver, il faut inventer du vraisemblable… Et il se met à regarder avec le plaisir exubérant d'un enfant qui contemple une boutique de joujoux, et il s'amuse une grande heure à voir nos cartons, nos livres, nos petits musées.

Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frédérick Lemaître jeune. Il est très grand, très large d'épaules, avec de beaux gros yeux saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il passe quatre ou cinq mois à Paris, n'allant nulle part, voyant seulement quelques amis, menant la vie d'ours que nous menons tous, Saint-Victor comme lui, et nous comme Saint-Victor.

Cette ourserie de l'homme de lettres au XIXe siècle est curieuse, quand on la compare à la vie mondaine des littérateurs du XVIIIe siècle, de Diderot à Marmontel. La bourgeoisie de l'heure actuelle ne recherche guère l'homme de lettres que lorsqu'il est disposé à accepter le rôle de bête curieuse, de bouffon ou de cicérone à l'étranger.