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28 septembre.—On sonne. C'est Gavarni que nous n'avons pas vu depuis deux mois. Il vient perdre sa journée avec nous. Pendant tout ce temps, pendant ces deux mois il n'a vu personne. Il a été un instant malade: «Oui, nous dit-il, car pour moi il n'y a pas d'autre mal que la crainte de la maladie, et je l'ai eue. Ç'a été une douleur au coeur, et le sang si fort à la tête que je craignais à tout moment de tomber. J'avais perdu le sentiment de la verticalité… Vous concevez, ce n'était pas drôle.» Mais le médecin l'a rassuré: ce n'était que rhumatismal.

Il n'a guère fait qu'une sortie pour aller acheter 300 francs de plantes à l'exposition d'horticulture. «C'est ma grande passion, dit-il, cela n'a cependant aucun rapport avec mes idées, avec les mathématiques.» Pourtant cette chinoiserie, comme il l'appelle, est si forte en lui qu'il a été transporté par la lecture d'un catalogue de pépiniériste d'Angers, et qu'il songe, lui si casanier, à faire le voyage par amour d'une plante annoncée: le lierre à feuilles de catalpa.

Il nous parle de son jardin, des choses qu'il veut y amener, des nouveaux arbres qu'il y plantera, de son dégoût absolu de l'arbre caduc, de son projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du lierre qui montera dans leurs branches. Il médite une réhabilitation de l'arbre vert, un guide de l'amateur d'araucarias et de cyprès, sous le titre: LE JARDIN VERT; s'élevant contre le préjugé qui fait de l'arbre vert un arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rouge de baies comme un sorbier.

Nous causons photographie et de la façon demoiselle, dont se colorient les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manière de sentir et de reproduire des peintures. Il nous dit qu'évidemment la peinture est une convention dont le triomphe est le style, c'est-à-dire «la tension de l'entendement vers l'idéalité»!

De là, la causerie saute à la femme. Selon lui, c'est l'homme qui a fait la femme en lui donnant toutes ses poésies. Il se plaint de sa non-compréhension, de son bavardage vide… Dans le temps où il imaginait dans sa tête des caricatures fantastiques, il avait eu l'idée de celle-ci: Un homme aimé. C'était une femme, les bras noués autour du cou d'un homme qui la portait avec effort sur son dos… Et il nous entretient de ses chasses d'autrefois à la femme, chasses à l'inconnu, dont le grand charme est l'aléatoire, l'aléatoire qui, dit-il, «fait le pêcheur à la ligne, le joueur, le coureur de femmes».

Puis nous arrivons aux mathématiques, nous ne savons plus par quel zigzag. Ici il ne mange plus,—car nous dînions,—sa voix devient amoureuse, son oeil, plus vif, prend de la fixité, et avec sa haute parole, il nous emporte comme dans un monde de rêves et d'idées, où il fait jaillir, sous des mots, des éclairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientôt un premier cahier de ses recherches sur le mouvement et la vitesse… Mais il y a pour lui une difficulté personnelle à se faire accepter, à se faire lire. Car sur de telles choses, il faut qu'il compte avec les préjugés du public, les préventions des savants, pour lesquels il n'est que le peintre des DÉBARDEURS. Il est obligé par là à une défiance de toute poésie: «Il faut s'astreindre à écrire cela comme un maître d'école de village.» Il faut aussi commencer par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu'après aux grandes révolutions, à celle qu'il veut tenter contre le calcul différentiel, contre l'X. Et il s'écrie: «La mathématique meurt de l'X!»

C'est tout un renversement de la géométrie qu'il nous indique… Les géomètres ne sont que des arpenteurs qui mesurent à un cheveu près la distance de la terre au soleil; mais ce cheveu, qui n'est rien pour nous, est énorme comparé par nous à l'acarus du bourdon… La géométrie mal baptisée: mesure de la terre: ce n'est pas de mesure qu'il s'agit, «c'est de faire connaître, c'est de donner la forme de la durée et de l'intensité des choses.»

Et redescendant brusquement à terre, il termine la conversation par un charmant portrait en quatre mots de son vieil ami Chandellier, ce comique mélacolique aux cheveux blancs et tout plein au fond de vignettes de romances.