Comme il fait chaud aujourd'hui! Quel drôle de temps! Des tremblements de terre! Vous savez qu'il vient d'y en avoir encore un à Erzeroum? Des chaleurs inexplicables! la comète de l'an passé! Tout cela est signe de quelque chose. Il va encore y avoir un fier coup de balai autour du Pape. Il ne restera presque plus de prêtres. C'est le règne de Jésus-Christ qui arrive… Et tout ça, ce ne sont pas des farces, c'est dans l'Apocalypse. Les prêtres le savent bien. Mgr l'archevêque de Paris en a parlé, de ce règne de Jésus-Christ, dans son mandement. Et il y a une église de cela, du règne de Jésus-Christ, qui était autrefois près du chemin de fer, à la barrière du Maine, et qui est maintenant au Panthéon. Je connais un médecin qui en fait partie. Ce sont les aperçus religieux de Swedenborg, mais ça n'a pas de base…
Malaise des esprits, trouble des âmes, religiosité remuant dans l'ombre, agitations sourdes de la veillée d'armes d'une suprême bataille livrée par le catholicisme, toute une mine de mysticisme couvant sous le scepticisme du XIXe siècle, il y a de cela dans les paroles de mon dentiste, sous le coup de la question italienne, des lettres pastorales des évêques, de la levée de boucliers de l'Église en faveur du pouvoir temporel; et il y a dans ces paroles comme l'annonce d'une sorte de fièvre et de délire des consciences; et j'y vois, germant déjà dans le petit bourgeois éclairé, l'anarchie des croyances et le gâchis social que cela prépare dans un avenir très prochain.
Dans ses divagations, ce dentiste a pour excuse de ne pouvoir porter quelque chose sur la tête et de tenir dans la rue son chapeau à la main, mais les folies qui jaillissent de sa faible cervelle, ne lui sont pas tout à fait personnelles: elles lui sont apportées par le courant des choses, elles lui sont soufflées par le vent des idées dans l'air.
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—Nous n'allons qu'à un théâtre. Tous les autres nous ennuient et nous agacent. Il y a un certain rire du public à ce qui est vulgaire, bas et bête, qui nous dégoûte. Le théâtre où nous allons est le Cirque. Là, nous voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseuses de cercles de papier, qui font leur métier et leur devoir: au fond, les seuls acteurs dont le talent soit incontestable, absolu comme les mathématiques ou mieux encore comme le saut périlleux. Car, en cela, il n'y a pas de faux semblant de talent: ou on tombe ou on ne tombe pas.
Et nous les voyons, ces braves, risquer leurs os dans les airs pour attraper quelques bravos, nous les voyons avec je ne sais quoi de férocement curieux en même temps que de sympathiquement apitoyé,—comme si ces gens étaient de notre race, et que tous, bobêches, historiens, philosophes, pantins et poètes, nous sautions héroïquement pour cet imbécile de public… Au fait, quelqu'un a-t-il jamais vu une femme faire le saut périlleux, et la grande supériorité de l'homme serait-elle en cette seule et unique chose?
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—Dans les troubles de l'art, à la fin des vieux siècles, quand les nobles doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres, charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui risquent tout, et apportent en leurs imaginations, avec une corruption suave, une délicieuse témérité. Tel Honoré Fragonard, le plus merveilleux improvisateur parmi les peintres.
Parfois je m'imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, ça ne ressemble-t-il pas à une page de Diderot? Tableaux de famille, attendrissement de la nature, libertés d'un conte plaisant et en tout le même ton ému et polissonnant.
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