Mardi 13 novembre.—Pour la première fois de notre vie, une femme nous sépare pendant 30 heures. Cette femme est Mme de Châteauroux, qui fait faire à l'un de nous le voyage de Rouen tout seul, pour aller copier un paquet de ses lettres intimes, adressées à Richelieu, et faisant partie de la collection Leber.

En revenant, je rencontre, à la gare, Flaubert faisant la conduite à sa mère et à sa nièce qui vont passer l'hiver à Paris. Son roman carthaginois est à la moitié. Il me parle d'un travail qu'il lui a fallu faire d'abord, tout simplement pour se convaincre que cela était comme il le disait, puis il se plaint de l'absence de dictionnaire qui le force aux périphrases pour toutes les appellations, trouvant que les difficultés augmentent à mesure qu'il avance, et forcé d'allonger sa couleur locale, ainsi qu'une sauce.

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—Tous les mariages aujourd'hui se font, sous le régime dotal. Les parents veulent bien livrer au mari, le corps, la santé, le bonheur d'une fille, enfin toute sa femme,—sauf sa fortune.

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Fin novembre.—Aujourd'hui,—je ne sais pas quel jour nous sommes, et pour combien de jours ce sera—nous avons un groom. Il a une vraie livrée: une grande redingote vert russe, un pantalon noisette, une cravate blanche et un chapeau à cocarde noire. Il tombe d'Afrique, où il a mangé de la panthère, et encore plus, je crois, de la vache enragée. C'est une charité que je fais, à ce que me dit Rose, qui est sa tante. Il a un visage, moitié singe, moitié voyou de Londres, et une petite tête et un petit corps, où semblent germer tous les mauvais instincts d'un cocher de remise, d'une bonne de fille, d'un enfant de pauvre, enfin le type complet de l'emploi. Avec cela il est socialiste, et fort monté contre les rentiers et les propriétaires.

Rose, qui, à notre école, commence à faire des tirades comme dans une pièce des boulevards, lui prêche, dans un coin de la cuisine, la religion de l'honneur.

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9 décembre.—Comme nous allions, il y a deux jours, au Musée du Louvre, demander la permission de graver le dessin de Watteau, représentant l'Assemblée des musiciens chez Crozat, Chennevières nous raconte que le Musée est, sens dessus dessous, à propos du dessin de la REVUE DU ROI, qu'on a proposé au Musée d'acheter, et que le Musée n'a pas de quoi acheter. Oh! si c'était un dessin de l'École italienne ou flamande, on en trouverait, de l'argent, et même, s'il le fallait, un certain nombre de mille francs. Chennevières nous donne l'adresse du dessin, et nous courons rue des Bourdonnais n° 13.

Nous voici dans une toute petite chambre, chauffée par un poêle de fonte, et où une grande table, sur laquelle est couché un enfant de quelques mois, tient toute la pièce. Une femme est là, qui travaille sous une lampe à la confection de chemises de peuple. Nous demandons à voir le dessin. De dessous la table elle tire un dessin empaqueté dans une serviette, et c'est le fameux dessin de l'exposition de 1781.